LA MORT

La scène avait lieu au cours de l’hiver 1995, quelques mois après le décès de ma mère d’un cancer des ovaires. J’étais seul dans la maison familiale. J’étais entré dans le bureau de mon père. Sur le coin latéral gauche d’un pupitre garni de documents en vrac trônait un ouvrage monumental: un pavé de près de deux mille pages imprimées en caractères minuscules, une couverture rigide et beige, un titre sobre et incrusté doré dans le cuir: La mort. J’avais ouvert le livre, m’étais dirigé vers le premier chapitre, avais parcouru quelques lignes… Rigidifié, je refermai prestement l’ouvrage, le reposant délicatement à son emplacement initial, me demandant comment mon père trouvait la force de faire face à tel défi littéraire et émotionnel. Tout sentait la mort après la mort cet hiver-là: le temps incessamment gris et pluvieux, l’amiante de Jussieu où je m’étais inscrit pour préparer — renonçant au bout de quelques mois — un DEUG (Diplôme d’Études Universitaires Générales) en Sciences de la Vie et de la Terre, ma binôme des TP de biologie, une jeune fille atteinte d’une leucémie, dont l’extrême maigreur et la pâleur me renvoyaient au pré-cadavre qu’avait pu devenir ma mère dans les dernières semaines de son existence, ma perte de poids phénoménale, ma solitude dans un petit studio près de Denfert-Rochereau, les crises de larmes que j’alimentais en écoutant tout disque me renvoyant au passé et à l’enfance… Je ne le savais pas encore mais la route du deuil dans laquelle j’étais nécessairement entré allait durer plusieurs années: j’allais devenir un très mauvais aîné, autoritaire avec mes jeunes frères, sans doute inconsciemment guidé par l’idée que je devais combler l’absence maternelle dans notre foyer, fuyant toute vie sociale normale, entrant dans une profonde et alarmante addiction à la solitude, flirtant déjà avec la psychose en développant des troubles d’orthorexie mentale liés à ma pratique trop précoce et obsessionnelle du marathon… J’étais, bien évidemment à tort, totalement réfractaire à tout ce qui était “psy”; je me revois encore, lors de la visite médicale obligatoire dans le cadre des études, répondre d’un “non” catégorique à la question du praticien: “ne pensez-vous pas que vu le contexte cela vous ferait du bien de parler à un psychologue?” Je n’avais pas besoin d’un psychologue. Je n’avais besoin de personne en dehors de ma famille. Des filles m’abordaient à l’université: je les fuyais. Des potes du lycée passaient me voir: je leur faisais gentiment comprendre que j’avais encore besoin de temps “on my own”. J’allais brillamment me réorienter dans mes études, atteindre mes objectifs sportifs (devenir champion de Seine-et-Marne de semi-marathon [rires]), mais, au cours de l’année universitaire 1996–1997, je pris progressivement conscience de la souffrance que la vie monacale que je m’imposais me faisait endurer: je voulais “revenir au monde” mais la diamorphine de l’union (jugée nécessaire) entre la solitude, l’ascèse, et le bombardement d’endorphines de mes de plus en plus longues et intenses sorties en courant était trop forte. Ma “méthode” du deuil m’avait enfermé dans un cercle vicieux infernal dont je n’arrivais pas à m’extirper: toujours vierge, ne fréquentant littéralement personne une fois sorti de la fac de Tolbiac, je m’étais contre mon profond gré construit une belle tombe sociale. (In)explicablement, seule la découverte de l’album Coming Up de Suede put me sauver… Au mois de juillet 1997, ayant retrouvé un poids à peu près digne de ma taille et le courage d’aborder des filles dans la rue (c’était la belle époque, aujourd’hui ce genre d’attitude relève immédiatement du harcèlement sexuel), je décidai, avant de revenir réellement au monde, d’aller au bout du bout du deuil — objectif stupide: on ne termine jamais vraiment le deuil de la mort trop précoce d’une mère. Je construisis une carte minutieuse d’un “Tour de Bretagne” censé me faire revisiter tous les endroits où mes parents m’avaient emmené en vacances lors de mon enfance. Je voyageais dans ma petite Citroën Visa avec un attirail complet de camping et une boîte spéciale contenant douze cassettes. Le temps était magnifique. La première étape — l’Île de Bréhat — fut enchanteresse. Trois jours plus tard, à Trélévern, près de Perros-Guirec, localité la plus emblématique et significative de mon parcours, sous un azur lourd de pureté, je parcourus des heures et des heures durant, à marée basse, la plage et l’immense estran, incapable de contenir les fleuves de larmes qui s’échappaient de mes yeux. J’errais et j’errais et j’errais, appelant tel un enfant de cinq ans “Maman! Maman!”, scannant le paysage en tous sens, incrédule devant le destin que notre famille avait connu. Tout remontait, tout explosait. Les larmes ne cessèrent jamais dans les jours qui suivirent. J’appelais chaque jour mon père depuis une cabine téléphonique, dissimulant mon émotion, alors que lui me disait: “je ne sais pas comment tu fais… Je ne pourrais pas… Tu es sûr que tu ne veux pas rentrer? Nos vacances dans les Alpes approchent…” Non. J’avais déjà fait un marathon (un vrai, de 42 km), je savais comment sublimer la douleur des parcours au long cours. Têtu comme une mule, je me devais de terminer, quitte à ce que ce fût comme une loque. Lorsque j’arrivai dans le Finistère, la météo redevint bretonne: à mes sanglots s’ajoutèrent des trombes d’eau dévalant d’en haut. Ma vie aurait pu changer alors que je laissais Le Conquet derrière moi: une jeune fille de mon âge, blonde dans un K-Way trop grand pour elle, trempée de la tête aux pieds, faisait du stop sur le bord de la route. Pourquoi ne m’arrêtai-je pas? Je faillis faire demi-tour; mais, m’observant subrepticement dans le rétroviseur intérieur de l’automobile, je constatai que j’avais tellement pleuré au cours des heures précédentes que mon visage était marqué comme celui d’un vieillard. Une demi-heure plus tard, lassé de toujours écouter les mêmes cassettes, je mis la radio. “Mistral Gagnant” de Renaud. Ce fut trop. Je dus m’arrêter sur le bord de la route, la tête écrasée par le poids du chagrin contre le volant. Je terminai lamentablement la journée dans un McDo: je ne m’étais pas encore réhabitué à la junk food et rendis violemment le Big Mac dans les toilettes de l’endroit. Le lendemain, arrivé à Concarneau après avoir gravi sans motivation et sous la pluie les Monts d’Arrhée, je renonçai; je n’atteindrais pas le Golfe du Morbihan; un marathon, en comparaison de mon pèlerinage, n’était qu’une partie de pétanque. Je rendis donc les armes et repris penaud la route de la région parisienne. Mais, quelques mois plus tard, je reprenais contact avec mon meilleur ami de lycée et emballais la plus belle femme — Uma Thurman de Pulp Fiction en mieux — de mes trajets quotidiens en RER, celle que tous les hommes reluquaient sur le quai… J’avais tué ma mort.

(Entre-temps, cependant, pour ne pas arranger les choses, le premier des “anciens” de ma vaste famille, mon grand-père paternel, était lui aussi parti au ciel. La cérémonie religieuse et l’incinération eurent lieu un jeudi gris et froid de novembre. Je me rappelle encore comment les paroles du prêtre ne parvenaient pas à couvrir les échos des pleurs de mon père, assis juste à ma gauche sur les bancs de bois de l’église. Lors du retour en voiture, dans la désolation des plateaux de la Beauce, à la nuit tombée et sous une pluie battante, quelqu’un assis à la place du mort eut la bonne idée de mettre Nevermind de Nirvana dans l’autoradio — “Something In The Way” pour terminer une journée funéraire, croyez-moi, ça cogne — ce “quelqu’un” travaille aujourd’hui comme programmateur musical chez bipolaroid.fr [rires froids]).

Les années passèrent. À l’entrée dans le Troisième Millénaire, mes deux frères et moi-même étions redevenus épanouis, au sommet dans tous les domaines (études, filles, sport, festivités nocturnes…). Mon père commençait sa seconde vie amoureuse. Nous vivions, ayant admis qu’il fallait avancer malgré la lourde croix que le sort nous avait léguée. Je m’évertuais beaucoup à rattraper le temps perdu pendant mes années de deuil et de solitude–ascèse, vivant en l’occurrence avec jouissance comme ce que je demeurai ensuite longtemps: un grand ado attardé. Et puis il y eut LE bad trip de ma vie. Fut-ce en 2001?… En 2002?… Peu importe. J’avais investi la chambre d’un de mes frères qui s’était constitué une impressionnante discothèque de ce fameux mouvement musical que l’on appelait à l’époque le post-rock et laissait toujours traîner un bout de shit quelque part. Je fumais un spliff assis sur le lit de mon frère, donc. C’était cool. Je devais écouter Sigur Rós ou A Silver Mt. Zion. Je n’avais pas d’angoisse particulière. Mais soudain une énorme fenêtre blanche apparut au plafond: le nombre “41” tournoyait en tous sens et la Mort me parlait. Ma termination date était annoncée. J’allais mourir à quarante-et-un ans. Le bad trip dura peut-être une, deux minutes, pas plus, mais fut d’une telle intensité que jamais je ne pus le mettre de côté dans ma conscience au cours des quinze années qui suivirent — et, comme par hasard, en 2016, lorsque je fus définitivement diagnostiqué bipolaire, le nombre “41” se mit à apparaître partout: dans toutes les rues, dans tous les livres et toutes les revues, sur toutes les montres et horloges, à la radio ou la télé… Je devins plus que superstitieux. J’allais y passer. Heureusement, quelques semaines plus tard, une petite chipie extraterrestre du nom de Fishbach débarqua sur notre planète avec un disque se référant à la mort à tout bout de champ — le terme “mort” apparaît exactement vingt-sept fois dans les paroles de l’album À ta merci (je n’ai pas compté, c’est la chanteuse elle-même qui a donné cette précision dans une interview — vous savez, “malgré tout” [je ne sais pas trop ce que je signifie par là, mais passons], il y a toujours dans ma tête un gros tiroir “Florapedia” que j’ouvre quand j’en ai envie et besoin…). Tout prenait donc sens: j’étais raide dingue d’une chanteuse qui osait chanter “on me nomme la mort, on me dit tu”; mon bad trip de 2001 ou 2002 ne m’avait pas annoncé la date de ma mort mais celle de mon “ultime” amour; je n’avais plus qu’à me laisser porter par le courant et devenir encore plus bipolaire que je ne l’étais… Les choses se compliquèrent d’ailleurs un peu ensuite. Le 15 mai 2017, jour où je devais assister à mon quatrième concert de Fishbach en moins de trois semaines, je fus pris d’une attaque de panique édifiante au cours de laquelle l’imminence de mon décès frappait vocalement à la porte à chaque seconde… Surtout, le 24 mai 2017, deux jours avant de célébrer mes quarante-et-un ans, dans une gare de RER, entendant une voix me dire “c’est bon, vas-y”, comme possédé par le démon qui m’avait interpellé quinze ans plus tôt, je descendis sur les voies de chemin de fer pour défier les trains — qui arrivaient dans les deux directions —, trains qui m’apparurent sans doute sur le moment comme des machines venues du futur pour nous exterminer. Tous mes proches savent à quel point je frôlai ce jour-là la mort de très, très près, et en sont restés plus ou moins traumatisés. Revenons alors en arrière, dans la chambre de mon frère: bad trip prémonitoire? Aptitudes précognitives? Dialogue avec l’au-delà? Les coïncidences dans l’existence sont parfois étonnantes. “Marrant”, non? (rires gelés).

(Je pourrais ici énumérer le nombre de fois où je me mis en réel danger lors d’épisodes maniaques ou, côté face, entrer dans le thème des idées suicidaires récurrentes que je pus avoir lors de mes profondissimes épisodes dépressifs, ceux où le seul fait de vivre devient une douleur insupportable, mais… Non, pas envie).

Concluons ce court et trop peu gai billet. N’importe qui ayant plus ou moins régulièrement suivi ce blog depuis le début certifiera que je suis hanté par la mort. “Hanté” n’est pas le terme approprié. L’idée, la conscience accrues de la mort constituent juste une “constante” collatérale de ma maladie, une “petite voix” en arrière-plan de mes pensées. Je pense à la mort H24. Je pense à la mort lorsque je vais faire mes courses au supermarché. Je pense à la mort lorsque je vais faire les bacs dans les médiathèques. Je pense à la mort lorsque je regarde une fille dans le métro. Je pense à la mort lorsque je fais l’amour… Ah! Non, il est vrai que je ne fais plus l’amour depuis très longtemps (la dernière fois, je crois que c’était en 2019 avec Nora Hamzawi dans un trou de ver — croyez-moi, c’était fabuleux [rires sincères], d’autant plus qu’à l’époque j’étais tellement perché que je me croyais immortel). La permanence de la mort dans ma conscience est comme mes tremblements: un dérangement avec lequel j’ai appris à vivre. Pour être tout à fait franc, j’ai bien plus peur de partir après les autres que de mourir moi-même. Psychologiquement et psychiatriquement parlant, je sais par exemple que je ne survivrai pas à la mort de mon père. Mais je ne m’inquiète pas: le bougre pète tellement la forme à quatre-vingt piges qu’il a bien encore vingt ans devant lui. Et moi, dans vingt ans, je serai prêt à satisfaire les statistiques (les malades psychiques souffrant de comorbidités multiples comme moi ont une espérance de vie inférieure de vingt ans à la moyenne). Nous partirons ensemble, daddy.

Sur ces bonnes paroles, je vous laisse: besoin d’une savoureuse clope mortifère.

Post-scriptum: comme par hasard, j’ai écrit cet article en écoutant deux fois de suite la bande originale du film Blade Runner composée par Vangelis. “Tyrell had told me Rachel was special. No termination date. We didn’t how long we had together. Who does?”

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