“SILENCIO” — LAURA (1978–2023)

Un chapitre introductif et une mise en contexte positifs, d’abord, d’accord? Hier soir, ma vie a un peu changé. David Lynch en personne (j’invente, évidemment, pour préserver l’anonymat de certaines personnes), qui vient de fêter ses soixante-dix-sept ans, m’a appelé vers 23 heures. Il m’a dit, dans un français approximatif: “je suis de passage sur Paris… Quelqu’un m’a transmis vos textes… Vous n’avez pas l’air très joyeux… Je vous invite à ma boite de nuit Le Silencio… Venez, cela vous changera les idées… Donnez-moi votre adresse et je vous envoie un taxi…” Me sentant légèrement fatigué, je me suis tâté peut-être dix secondes. Et, prenant à contre-pied toutes mes auto-contraintes, j’ai décidé de me laisser fluir et d’exercer ce que j’ai appelé sur le moment un forçage hypomaniaque: m’obliger à crever la surface et à émerger… Va savoir où… Très vite, je me suis rendu compte que j’étais surtout obnubilé par l’idée de la retrouver. “La”? Mais non, que vous êtes bêtes, pas Fishbach (qui serait cependant plus que susceptible de fréquenter ce genre d’endroit — je n’en dirai pas plus, j’ai mes sources connexes, nananère), mais Juliette, la sublimissime et intelligentissime top model avec qui j’avais longuement conversé (voire eu une touche?) lors de ma première visite de l’endroit au mois d’octobre dernier. Je me suis donc fait à peu près beau. Je suis arrivé devant Le Silencio au moment même où David sortait prendre l’air. Il m’a serré dans ses bras et m’a fait entrer. Une fois à l’intérieur, surtout après la première vodka–tonic (qui a quand même été un peu dure à encaisser), j’ai réalisé que toute ma nervosité, tous mes tremblements, toutes mes idées noires, toute ma déprime s’étaient volatilisés comme par enchantement. Étais-je en train de passer franchement up? Était-ce seulement contextuel? Arrête de t’auto-analyser en permanence! Oublie! Je me suis dit: “mais ducon, la voici la solution à tes problèmes: tu n’as qu’à redevenir alcoolique mondain comme à la grande époque, et tout ira nécessairement mieux.” Une quinzaine de minutes plus tard, j’étais dans le fumoir (ou l’un des fumoirs car Le Silencio est une sorte de dédale chaleureux bas de plafond découpé en de multiples alcôves) à converser avec une jolie londonienne de vingt-et-un ans dont le mec préparait un énorme spliff de CBD (qu’est-ce que ça pue le CBD! Quand vont-ils l’interdire?). Je me suis mis à déambuler dans le club, me faufilant gracilement au milieu d’une foule compacte et héréroclite (hommes, femmes, transgenres, hétéros, gays, lesbiennes, bis, etc.) dans laquelle je tombais amoureux environ toutes les trente secondes de filles dont j’aurais pu être le père. Juliette! Juliette! Juliette m’avait dit: “Le Silencio, c’était mieux avant, la moyenne d’âge était plus élevée”, me laissant peut-être entendre par là que malgré sa petite trentaine elle préférait les hommes mûrs. Mais Juliette n’était pas là. Je ne sais pas avec combien de personnes j’ai pu discuter, un peu trop enclin au début à orienter les conversations vers le thème “psychiatrie” voire à révéler tout de go que j’étais bipolaire mais que je n’en avais là strictement rien à battre, mais me répétant ensuite “oubliiiiiie”. David, toujours aussi adorable, passait régulièrement me voir pour s’assurer que je passais une bonne soirée. En termes de consommations alcooliques, je me suis fait diététicien — appliquer rigoureusement la méthode suivante: vodka–tonic, grand verre d’eau, energy drink, vodka–tonic, grand verre d’eau, energy drink, etc. J’ai dû faire quatre, cinq séries, pas plus, ce qui est déjà honorable. Je me suis ainsi rendu compte que malgré des mois sinon des années de quasi-abstinence, à quarante-cinq piges passées, j’avais encore une résistance phénoménale à l’alcool. Et la mixture s’est révélée idéale: plus je buvais (deux tiers de flotte sur le total, quand même), plus je me sentais détendu et stable. La caféine des energy drink ne me perturbait pas. Le forçage hypomaniaque ne m’avait pas fait pas crever la surface vers le K2 mais juste remis d’aplomb à l’horizontale. Sur Facebook, où j’ai dû poster deux, trois fois au cours de la soirée, je me suis cependant appliquer à en rajouter un maximum pour bien faire croire aux autres que j’étais de nouveau scotché au plafond. À cinq heures du matin, j’ai commencé à me sentir vraiment en forme, c’est-à-dire à demander des shots de vodka avec des pintes de flotte. Mais le club fermait! J’ai échangé quelques mots avec David qui était très occupé dans un salon et me suis retrouvé comme un prince dans la nuit froide. J’ai envisagé un moment d’aller place de la République me filmer en train de chanter “On Top Of The World” ou “Heaven Tonight” de Cheap Trick. Ou de trouver un restau ouvert (il y en a). Mais j’avais trop froid et n’avais aucune envie de manger. Dans le taxi qui me ramenait chez moi, je me suis dit: “pourquoi tu ne ferais pas avec ton iPhone un petit film en mode POV de ton retour éméché chez toi pour le mettre sur ton blog? Cela changerait de la routine habituelle…” Le film, désopilant à vivre sur le moment, débuté au pied de mon immeuble (où j’ai mis cinq bonnes minutes à me rappeler de mon code), puis établi essentiellement en plan fixe face à mon ordinateur, composé de réflexions superposées (sur la bipolarité, la musique, l’alcool, la teuf, l’amour, mes projets de stalking international de cette ravissante petite poupée chanteuse de Lauren Mayberry, etc.), et contenant même des confessions inédites au sujet de mon trouble fishbacho-obsessionnel, a duré quarante minutes (non! Exactement 41 minutes et 14 secondes, mon chiffre porte-malheur prémonitoire de mort en miroir… Voir l’article “LA MORT”). Impossible évidemment d’uploader le film où que ce soit ni même de le transférer sur mon ordinateur. À huit heures du matin je me suis fait la réflexion qu’il fallait peut-être ne pas trop insister avec le forçage hypomaniaque. Je me suis glissé comme un bébé sous la couette, prenant mes médicaments du matin en même temps qu’un demi-somnifère, programmant une alarme à 14 heures pour ne pas rater mon rendez-vous chez le dentiste. Vingt secondes de méditation sur la croissance de mon atarexie naine en ataraxie petit sapin de Noël et mes possibilités de reprendre le taff dans les deux mois à venir et zzzzzzz. 

Le réveil a été d’une violence phénoménale. Vers quelque chose comme midi, mon téléphone s’est mis à sonner sans relâche. C’était Marie. J’ai répondu d’une voix pâteuse, laissant glisser le téléphone de mes mains, ou le tenant à l’envers (petits symptômes classiques de gueule de bois). Marie criait en pleurant: “Vincent! Vincent! Je ne t’entends pas! Écoute-moi!…” Je ne me suis pas immédiatement (immédiatement = deux secondes) inquiété plus que ça car Marie pleure souvent lorsque nous nous appelons. Mais j’ai quand même pigé que quelque chose de grave se passait. Dans mon film, j’avais conclu en disant et riant: “bon, j’espère que je ne pleurerai pas trop au réveil…” Raté. Marie m’a annoncé que Laura, une amie commune souffrant de schizophrénie, s’était jetée sous un train la semaine dernière. Marie et moi nous sommes mis à répéter ensemble en pleurant “mais non, mais non, mais non, mais pourquoi, mais pourquoi, mais pourquoi???!!!…” Je n’oublierai jamais ma rencontre avec Laura: en septembre 2016, en clinique psychiatrique, je déambulais dans les couloirs vêtu d’un tee-shirt du groupe Suede et une jeune femme brune marchant à contre-courant de moi m’avait lancé: “eh! Suede! So Young! J’adore!” Notre amitié était scellée et resta ensuite sans ambiguïté. Laura faisait beaucoup plus jeune que son âge et faisait tout (sapes pourries, jamais maquillée) pour ne pas mettre en valeur sa beauté physique. Elle était très intelligente, lettrée, cultivée, subtile, douce, timidement drôle, curieuse d’une infinité de choses. Dans les années 2016–2018 surtout, Laura, Marie et moi nous retrouvions souvent pour boire des chocolats chauds ou des cafés et refaire notre petit monde. Laura aimait se moquer du pillage systématique de Comté de quarante-huit mois d’affinage auquel je me prêtais dans la petite fromagerie de la rue piétonne dans laquelle elle vivait. Laura aimait se moquer gentiment de ma fascination obnubilatoire pour Fishbach. Elle ne s’énervait jamais, n’était jamais offensante envers qui que ce fût. Elle faisait partie de ces âmes pures et fragiles que l’on rencontre si souvent dans les hôpitaux psychiatriques. Elle aimait nous raconter comment elle se faisait draguer par des petits jeunots sur les sites de rencontre — elle disait: “ça y est, je suis une MILF.” Elle aimait peindre. Elle s’était mise à fumer à quarante-quatre ans, “comme une conne et pour le fun”, comme elle me le dit lors de notre dernière ou avant-dernière conversation téléphonique. Plus que tout, son héros était Anton Newcombe, le chanteur du groupe de rock psychédélique The Brian Jonestown Massacre. Son dernier post sur Facebook, une photo dudit rockeur tenant le vinyle du premier album de Suede, avec le recul, me fige: un artiste bipolaire, Suede… Simple hasard ou appel indirect à l’aide à mon égard? J’étais très mal au moment de cette publication, me contentai de la liker sans prendre la peine de contacter Laura. Mais pourquoi ne lui envoyai-je pas un simple message ce jour-là? (Aïe aïe aïe, mes lunettes sont constellées de larmes, là… Oui, je sais, je me mine inutilement avec des reproches qui n’ont aucun lieu d’être). La dernière fois que je la vis, en août 2021 (non, ce n’est pas possible, comment le temps peut-il filer aussi vite?) alors que je vivais encore dans la même ville qu’elle, elle m’avait appelé à l’aide: comme toujours ou du moins si souvent, le diable lui avait rendu visite, lui disant qu’elle était moche, inutile, qu’il fallait qu’elle se suicide — peut-être ce jour-là lui permis-je d’éviter ce pire qu’elle a finalement choisi? Je savais que derrière sa façade presque dérisoirement inerte à la douleur elle souffrait énormément. Ces dernières années, elle partageait sa vie entre son studio, l’hôpital, et la clinique, ces deux derniers endroits occupant une place de plus en plus importante. Sans doute prise d’une de ces attaques diaboliques ou lasse de trop souffrir en permanence, préférant rejoindre Dieu que de vivre en permanence avec des démons, elle a décidé de la plus horrible façon d’en finir. Je ne fis jamais vraiment partie de son cercle d’amis le plus intime mais je sais qu’elle appréciait beaucoup nos rencontres, et c’était réciproque. Et je réalise là, seulement, au moment de penser à une musique adaptée à coller après le texte, que c’est la première fois que j’affronte ce genre d’épreuve: la perte d’un⋅e ami⋅e. Et savez-vous quoi, en outre? Malgré tout ça, j’ai réussi à arriver à temps chez ma dentiste. (“Mais pourquoi nous dit-il ça?”). Parce que son cabinet est situé juste à côté du… Château de Vincennes (#stupeur-et-tremblements). Saisissez-vous? (Faites un tout petit effort: comme tout le monde, mais surtout comme tous les malades psychiques, j’ai bien moi aussi un mélange déique et démoniaque en moi, non?…). Un dernier mot: où en suis-je psychiatriquement parlant ce soir? Je pourrais dire “je ne sais pas, foutez-moi la paix, je suis en deuil.” Mais je le sais très bien: je suis dans un mélange d’hypomanie et de profonde déprime: l’état mixte. Le statut le plus “exposé” (périlleux) en cas d’affectation par un trouble bipolaire. Ça va péter, je l’avais dit. Surveille-toi, de grâce. Juliette, light my way. Car, tournant le dos au Château de Vincennes avant de rentrer chez moi, je me suis quand même surpris à repenser à Alison Hargreaves, alpiniste morte sur les pentes du… K2 en 1995, et dont la devise était: “mieux vaut vivre un seul jour comme un lion que mille ans comme un mouton.” Je répondrai en écho et en rime (désolé, vient ce qui vient en esprit): “j’attendrai mille ans mon garçon, je suis la plage à ma façon.” Ouf, ça va mieux. 

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