Je suis allé geler sur ma tombe

C’était il y a déjà presque un mois. “Je ne peux pas prendre le risque de vous exposer à un virage maniaque; je vous enlève un de vos deux antidépresseurs et le remplace par un agoniste dopaminergique (pramipexole) utilisé dans le traitement de la maladie de Parkinson. Là, je sors des sentiers battus, je me base sur mon expérience en milieu hospitalier… Ce médicament est censé améliorer vos capacités cognitives et vous fournir du tonus physique. Et puis, il faut miser sur le rallongement des journées dans les semaines qui vont venir…” 

“Miser sur le rallongement des journées dans les semaines qui vont venir venir…” En voilà un beau poncif, à ranger tout en haut de l’échelle de la connerie aux côtés de solutions du style “il faut vous bouger le cul…” Je me demande parfois si Melissa (est-ce bien le nom que j’ai utilisé la dernière fois pour l’identifier?), ma psychiatre, veut ma mort. Je reparcours mentalement l’invraisemblable ballet pharmaceutique dans lequel je tourne depuis des mois. Je me rappelle de cet article “Le méli-mélo des médocs: à quand l’automédication? (…)” écrit au début du mois de décembre 2022. Je ne rentre pas dans les détails de l’échec patent du pramipexole (augmentation de la dépression; diminution des capacités cognitives; anéantissement de la libido, même avec Viagra; idées funestes sinon suicidaires…). À partir de ce soir, le psychiatre, c’est moi. J’ai des stocks nécessaires pour faire mes tests d’ici mon prochain rendez-vous avec Melissa, la semaine prochaine. Je sais ce dont j’ai besoin et à quelle dose. Cela ne changera peut-être rien. Ma psychose est-elle trop biologiquement profonde pour être contenue d’une manière ou d’une autre? Je n’en peux plus de ce déclin incessant. Les journées, les années défilent et le Néant s’ouvre de plus en plus béant: je n’arrive plus à suivre l’actualité, je n’arrive plus à lire, je n’arrive plus à regarder un film, je marche avec une difficulté inquiétante, la moindre petite tâche quotidienne est un combat et, oui, encore, vivre est une douleur. Je tends vers le Rien absolu. Je roule à tombeau ouvert vers la Fin. Et, chaque matin, je me réveille en me demandant ce que je fous là, en songeant déjà au prochain refuge nocturne. Combien de larmes–lumières encore avant le grand trou noir? 

Ah! Elles étaient chouettes les fêtes de fin d’année! Comme j’étais vraiment à bout, je me suis même offert une petite phase d’autodestruction cannabinoïde, enchaînant parfois les joints comme des cigarettes, sans aucun plaisir psychédélique, uniquement motivé par le désir de disparaître un peu plus, de trouver dans l’abrutissement gourd de la drogue une autre nuit. J’ai beaucoup médité dans ces phases de sang noir sur la question: “et si j’étais en deuil de Fishbach?” Oui, Bipolaroid, depuis sa naissance, c’était quand même presque toujours Fishbachorama, avec cet invraisemblable enchaînement d’articles lourds de pathos — et en même temps de sens — aux alentours de la fameuse date du 30 novembre 2022 (concert à l’Olympia…). Combien d’années, combien de pages noircies pour diminuer, chasser ce trouble obsessionnel et ses phases passées les plus glauques? Déception artistique aidant (cf. le dernier album Avec les yeux de la belle carolomacérienne), Bipolaroid m’aura permis de tuer ou tout au moins suspendre Fishbach en moi, ce qui veut dire tout un pan de mon existence, une lumière pérenne héritée de moments magiques mais déjà trop lointains — et une forme de déité (“ma propre déesse du printemps et des fleurs”). Comment la nuit pourrait-elle se faire sur une page tournée vers plus de santé mentale? Comment pourrais-je m’enliser dans la dépression en parvenant à m’extirper d’une des impasses les plus épineuses de mes troubles psychiques? Soyons clairs. Même si, derrière, Fishbach et moi restera pour toujours Fishbach et moi, des muses, des “déesses”, des “dieux”, je ne finirai jamais d’en trouver dans le monde de la pop. Du haut des douze ans qu’elle semble avoir et de sa frêle stature, Lauren Mayberry, la chanteuse et percussionniste du groupe CHVRCHES, et plus que tout la musique de ce groupe, surtout au début de leur carrière (leur premier album, The Bones Of What We Believe [2013], est l’un des opus majeurs de la dernière décennie), parviennent à me transporter comme peu d’artistes sont capables de le faire en ce moment. Tout à l’heure, je me suis même surpris, le temps d’une poignée de secondes étranges, à monter le volume, à serrer en tremblant un micro imaginaire, et à me mettre à chanter, bien campé sur mes deux jambes, comme Lauren Mayberry peut le faire en concert, comme un ado de quinze ans en rageuse transe entre deux déceptions amoureuses.

Il était tard hier lorsque je suis revenu d’un coup bu avec un pote (un bloody mary et un verre de vin qui auront littéralement ravagé ma journée d’aujourd’hui) et, dans le métro, alors que je contemplais les gens plongés dans leurs smartphones — c’est ça la clé du bonheur en 2023: aimer son téléphone intelligent, aimer les mille et une façons que l’on y trouve pour kaléidoscoper numériquement son existence — c’était The Bones Of What We Believe que j’écoutais en imaginant une autre vie, la même musique dans une autre vie, des côtes d’air pur et une mer scintillante, une décapotable et une main tendre, un esprit libre et une cigarette qui s’envole — mais ma riviera à moi n’était qu’une rame de métro, une âme de poussière et de cendres trop fatiguée pour pleurer…. Demain, si j’en ai la force, je prendrai le métro juste pour écouter de la musique et y rêver de rivieras qui n’existent pas.  

Je lutte. Il est tard mais j’ai passé presque toute la journée couché et, pour une fois, je n’étais pas à guetter le coup des 21 heures pour me jeter au lit. Je lutte non pas contre la fatigue physique mais contre mes propres limites intellectuelles. Je sais, je sens, je l’ai dit, que ces dernières s’étiolent avec le temps et la maladie. J’écris très lentement. Je me relis beaucoup. Je passe un temps infini sur des corrections mineures. Je n’aime pas ce que j’écris. Je ne sais pas si je crée quoi que ce soit. Je sais juste que je n’ai plus grand chose d’autre pour me tenir plus ou moins debout. 

Tristesse ultime, encore et toujours. Je reviens de ma tombe: le marbre y était gelé. Mais quelqu’un y avait laissé une rose rouge et une petite collection de vinyles… 

Post-Scriptum: le “pote” que j’évoquais plus haut m’a appelé alors que je rédigeais le second paragraphe de cet article. Ce n’est pas quelqu’un que je connais depuis longtemps. Il voulait parler politique, de sa volonté d’engagement. Cela n’en finissait pas. Surtout, tout a commencé à sentir grave le roussi lorsque j’ai entendu des choses comme: “il y a plus de problèmes avec les Mohammed qu’avec les Jean-Michel… Il y a trop de kebabs à Paris… Il faut totalement stopper l’immigration… Mais enfin, n’es-tu pas fier d’être catholique?… Comment?! Tu n’es pas baptisé?!…” Je ne sais pas vous mais moi ce genre de choses, même si je suis complètement dépolitisé depuis plusieurs années, ça me reste un tout petit peu, mais juste un tout petit peu en travers de la gorge. Next. 

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