De l’utilité d’écrire sur une vie ratée [Choose Life]

Je me réveille parfois en repensant à l’article (voire aux articles) écrit(s) la veille et je me dis: “tu as sans doute été encore une fois pathétique, relis-toi.” Je prends alors le temps de petit-déjeuner, de boire une grande tasse de café, avant de m’installer devant mon ordinateur. Je n’ai pas mémoire d’avoir une seule fois éliminé un article pour des raisons de pathétisme. J’apporte souvent de petites corrections, mais rien de plus. “Bah, ce n’est pas si mal que ça”, me dis-je le plus fréquemment. Peut-être certains de mes lecteurs me trouvent-ils pathétiques — je n’en ai rien à battre; eh! nous sommes le 30 novembre (J–0; je prends un train pour Biarritz afin de fuir la capitale dans 3 heures), j’ai encore le droit de [forbidden word]-er un peu: je ne cherche pas à être aimé. Peut-être par ailleurs certains lecteurs plus bienveillants s’inquiètent-ils en se demandant si je me fais vraiment du bien en déballant toute ma douleur au monde entier*. Mais je l’ai déjà évoqué hier: même si je ne me considère pas comme artiste, si je regarde le titre musical que j’écoute en ce moment (“Reverence” de The Jesus And Mary Chain; paroles: “I wanna die like Jesus-Christ / I wanna die on a bed of spikes […]”) ou si je me tourne vers ma modeste bibliothèque (en repérant immédiatement de par son volume Skagboys de Irvine Welsh, auteur ayant inspiré le film Trainspotting auquel je fais référence plus loin — ouvrage monumental et glauquissime de jeunes et pauvres paumés tombant dans l’enfer de l’addiction à une héroïne trafiquée), je ne vois que souffrance et sublimation de la souffrance par l’art — qui pourrait me démontrer statistiquement que les domaines artistiques sont des domaines de gaité et de célébration du bonheur humain?  

Une vie ratée? Quand même un peu, non? Certes, vu les parcours scabreux par lesquels je suis passé je pourrais ne plus être en vie (je me répète, encore une fois…). Mais je ne sais pas si, vous qui lisez ces lignes, savez ce que cela fait, surtout lorsqu’on souffre d’un trouble bipolaire à forte tendance dépressive, de connaître ce que les anglosaxons appellent le rise and fall. Monter, monter, jusqu’aux statuts exigés par la société (PhD, recrutements enviés…), atteindre l’élite intellectuelle nationale sinon internationale, puis passer en quelques années d’un statut de Professeur d’université millionnaire dans un pays exotique à la sphère de la “France d’en bas” ou, pour ne pas citer Sarko, au monde des “petites gens” — je peux vous garantir que cela fait un peu mal par où ça passe. Je viens de recevoir de la part du Ministère la confirmation de mon placement en congé de longue maladie (CLM). Peut-être ne retravaillerai-je plus jamais et serais-je placé en retraite anticipée avec de très maigres revenus. Mais je ne vais pas me plaindre: en tant que personne souffrant d’un sérieux trouble bipolaire ayant survécu au rise and fall et à la case folie dangereuse, le fait de percevoir encore un salaire en tant que fonctionnaire — il y a 20 ans, j’en ai chié pour obtenir ce statut mais quelle prévoyance! — fait presque de moi un aristocrate de la lose.

L’expression entre crochets dans le titre de ce post fait référence aux films Trainspotting 1 (1996) et 2 (2017) de Dany Boyle (d’après le roman d’Irvine Welsh du même nom, donc) et aux célèbres monologues “Choisis la vie” presque irréellement brillants déclamés par Mark Renton, le personnage principal, interprété par Ewan McGregor (voir le vidéo-clip ci-dessous). Qu’est-ce que “choisis la vie”? ” ‘Choose Life’ was a well meaning slogan from a 1980’s anti-drug campaign…”  Ainsi, oui: j’écris pour ne pas me droguer; j’écris pour ne pas rester dans mon lit à sombrer dans l’angoisse; j’écris pour lutter contre la maladie qui me ravage; j’écris pour repousser de potentielles envies suicidaires; j’écris (je me répète, encore, mais cela remonte à il y a longtemps) parce qu’il faut bien que quelqu’un dans mon sort le fasse; j’écris pour évacuer toute la merde qu’il y a dans mon cerveau; j’écris pour ne pas penser au concert auquel j’ai renoncé ce soir; (…); j’écris parce que cela me fait du bien, parce que j’en ai envie et besoin; j’écris parce que je considère que je ne le fais pas si mal; j’écris parce que percevant toujours un salaire (voir ci-dessus) je considère presque ça comme un devoir; je ne sais pas si j’écris pour choisir mon futur mais j’écris parce qu’à 46 ans j’ai décidé de choisir la vie plutôt que le renoncement absolu.

*Mon lectorat est de plus en plus international mais, en termes quantitatifs, demeure d’un ordre de grandeur assez peu significatif (0–100 “vues” maximum par jour) — même si certains lecteurs, certes exceptionnels en termes temporels, en valent bien mille: Mat Osman, le bassiste de Suede; ou Valoy, le compositeur de nombreux textes de [forbidden word]; ou encore [forbidden word] elle-même qui a bien dû, lorsqu’elle en avait le temps, jouer son rôle d’ “inspectrice” dans la mesure où deux bons tiers de la Première Partie de Bipolaroid tournicotent plus ou moins et bien plus que moins autour d’elle — et eu égard aux délires et diffamations de feu mon activité de blogging sous le pseudo David Anderson des années 2018–2019.

*

One thought on “De l’utilité d’écrire sur une vie ratée [Choose Life]

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s