L’érotomanie (suite et fin) — #LosingMyReligion

Mais pourquoi ai-je parlé de φ à ma psy? MAIS POURQUOI AI-JE PARLÉ DE Φ À MA PSY?? Je menais pourtant si bien ma thérapie par l’écriture et le renoncement. J’ai parlé de φ à ma psychiatre, elle a voulu connaître toute l’histoire, et — bien que j’eusse précisé le fait (avec trop peu de détails, je m’en rends compte rétrospectivement) que j’avais décidé de donner ma place pour le concert de l’Olympia du 30 novembre (J–2) — elle a cru que j’étais encore érotomane (j’en discute ci-après) et bham: “on en est où des neuroleptiques avec vous? Si je vous donne un peu d’aripiprazole, d’olanzapine, de clozapine, de… quétiapine?” Pourquoi suis-je si faible, pourquoi ne lui ai-je pas lancé: “je ne supporte pas les antipsychotiques lorsque je suis en dépression!” — “Vous verrez, blablabla, avec seulement 50 ou 100 mg, vous ne sentirez pas l’assommement que vous ressentiez avec 300 ou 400 mg.” Je hais la quétiapine. Selon mon expérience, dans mes phases maniaques, même à hautes doses (600–1000 mg), elle ne contrôle en rien mes délires; et dans mes phases dépressives, elle ne fait qu’accroître ma dépression. J’ai perdu des mois, des années de ma vie à cause de cette molécule. Je viens de passer trois jours abominables. Chute de cinq étages d’un coup. Incapable de rien, sinon d’être cloîtré dans mon lit sans même pouvoir dormir, avec des chansons dégueulassement répétitives dans ma tête (le début de “The Hunter” de Björk en boucle, beurk), à compter sans compter les heures — j’ai tellement l’habitude de cet état extrême de non-vivance, de zone de mort, que je peux généralement deviner à 15 minutes près l’heure qu’il est avant de la vérifier sur ma montre. Hier, en début d’après-midi, j’ai ouvert la fenêtre pour aérer ma pièce: rambarde branlante, quatre étages… J’ai prestement refermé la fenêtre. Vers 15 heures 30, je me suis dit qu’il fallait que je me secoue un peu. Je me suis fait un grand café. Une fois dehors, j’ai vite réalisé l’état de plus que profonde fatigue dans lequel j’étais; lenteur extrême de déplacement, sentiment de porter tout le poids du monde sur mon dos. J’avais tout le temps envie de pleurer. Je suis passé devant un cimetière: c’est là que je me suis dit si tu n’arrêtes pas cette merde de quétiapine dans une semaine tu es soit là soit à l’hôpital. Comme au bout de 800 mètres de marche je montrais des signes de fatigue accrue évidents, je me suis arrêté boire un café et fumer une clope dans une brasserie. Cela m’a très vaguement relancé. Me rappelant que je n’avais plus de déca à la maison, je suis passé par Franprix — un sacré détour qui m’a bien achevé — pour en racheter. De retour chez moi, j’ai trouvé le linge que j’avais mis à tremper avant de sortir (je n’ai pas encore les moyens de me payer une machine à laver et la laverie, avec ma maladie de l’impatience propre à la dépression, c’est next, et le pressing c’est trop cher pour ce que c’est), j’ai vu l’état de saleté de ma salle de bain et alors j’ai décidé de me donner encore un coup de pied au cul (la fameuse méthode des ignorants de ce qu’est la dépression psychotique). Je me suis fait une grande tasse de café, j’ai fumé une clope. J’ai réussi à essorer tout le linge dans la baignoire, à l’étendre. J’étais épuisé. Je me suis refait une tasse de café, j’ai refumé une clope. Je me suis attaqué au ménage. J’y suis allé au plus simple: vider toute la salle de bain, vider presque tout un paquet de lingettes nettoyantes multi-usages Franprix — et tout brillait. Il restait un peu de café: je l’ai fait réchauffer vite fait au micro-ondes, ai tiré une autre clope du paquet. J’étais rincé, il faisait nuit depuis longtemps. Je me suis allongé. À 19 heures, je mangeai; à 19 heures 30, je prenais mes médicaments SANS la quétiapine. Déca, clope. À 20 heures, j’étais au pieu. Avec tout le café que j’avais bu pour tenir les quelques activités banales auxquelles je m’étais livré dans l’après-midi, je ne sais pas si j’ai vraiment dormi cette nuit. Il est 5 h 30 du matin. Et cette certitude: je me sens nettement mieux et donc, la quétiapine, non, non, non. Et encore: un psy, c’est comme une femme — il faut savoir lui mentir, lui dissimuler des choses (je parle ici de φ…). 

Et puis, de toute façon, qui est, qu’est-ce que φ? Φ Appartient au passé; φ est une déclinaison de Fishbach au passé. Ce n’est pas la Fishbach actuelle, dont je n’apprécie guère ni le dernier album ni les nouvelles tenues et poses outrancières ni les excès de maquillage. Je ne suis absolument pas amoureux de Fishbach; chaque jour — quand cela va à peu près bien — je tombe amoureux de dizaines de femmes dans la rue qui n’ont rien à voir avec elle. Pendant des années (disons, entre 2017 et 2020, jusqu’à la claque que constitua ma conversation avec son compositeur Valoy, au cours de laquelle il me confirma ce que pris dans les brumes épaisses de la dépression je ne pouvais ou n’acceptais pas de voir: que j’avais bien été un abominable stalker), j’ai réellement souffert d’érotomanie: mais j’étais amoureux de la Fishbach (φ, donc) des tout débuts, celle qui tremblait devant sa première Cigale, qui portait invariablement les mêmes sapes dénichées dans des friperies de Charleville-Mézières ou de Reims (les villes de son parcours initiatoire en tant que musicienne) — des fringues qui la rendait androgyne tout en sublimant sa féminité (tout est parfois plus beau si on le cache): bottines ou mocassins sobres, vieux pantalons à la Balavoine, chemise blanche à plis… —, à peine maquillée… J’étais amoureux d’une jeune femme d’apparence relativement simple mais qui se métamorphosait en diablesse ensorcelante sur scène. Fishbach, aujourd’hui, c’est une diva. Que ce soit sa carrière ou elle-même qui en veuille ainsi, je m’en contrefiche. Je ne l’aime plus. J’aime sans doute toujours φ — j’aime un souvenir (Fishbach de 2017 [φ] + moi + hypomanie = ♥ = érotomanie), à la lueur duquel j’ai traversé toutes ces années moribondes, à la lueur duquel j’ai écrit les presque deux cents articles de ce blog. “Spring And My Own Goddess Of Spring”!, disais-je à l’époque où je m’appelais David Anderson et tenais le blog destiné au venin de la manie délirante Bipolarity Report. Ainsi: dois-je vraiment me débarrasser de, abandonner, tuer φ? Ai-je tué les souvenirs de mon enfance avant le départ de ma mère pour les cieux? Ai-je tué les souvenirs de Caroline et Camila, les deux — bien que courtes — amours de ma vie? Je ne reverrai jamais φ, elle n’existe plus que sous la forme d’un conte de fées dans mon cerveau fragile. Elle était ampoulée (et bien exagérée par la manie) cette “Lettre d’adieu à Flora Fischbach” écrite en clinique le 14 mai dernier; mais que la fin, bien que dithyrambique, sonnait juste et, même, raisonnable: “(…) je n’oublierai jamais à quel point j’ai pu t’aimer ce 3 mai 2017 en t’écoutant à travers les murs de l’église d’Arlon faire ces majestueuses vocalises. Je te garderai comme Camila, le grand amour de ma vie passée, telle une pierre précieuse, dans les recoins de mon cœur et de mon âme.”

Reverrai-je un jour Flora Fischbach, aka Fishbach? À vrai dire… Ce n’est pas que je m’en foute… Peut-être dans dix ans sur un plateau télé lorsque j’aurai écrit Le stalker de fleurs et que je serai célèbre? Ah. Ah. Une chose est cependant certaine: au début de l’année 2017, alors que ma santé mentale tenait encore à peu près debout, quitte à me prendre un vent monumental, alors que φ était à peine célèbre et qu’elle m’allumait peut-être vaguement (ou que je me l’imaginais) ayant identifié en moi le groupie parfait (un peu timide, un peu poète, toujours présent à l’appel), peut-être eussé-je dû me lancer à l’eau — j’étais un adolescent de 40 ans un peu dandy, elle était une fille de 26 ou 27 ans qui faisait “l’avion vers la vedette”? Bien sûr que j’aurais aimé la “choper”, alors. Qui n’aurait pas eu envie? Ou du moins — j’ai du mal à la désacraliser, hein? — lui dire les yeux dans les yeux: “eh! Flora, y’a un problème; je suis complètement fou amoureux de toi.” J’en prenais de la quétiapine à l’époque, et à bonne dose! Et je peux vous dire que φ niquait la quétiapine à plate couture: mon érotomanie avait de belles ailes devant elle. 

Je n’ai pas besoin de reparcourir la liste des articles: je sais de mémoire que toute l’histoire de mon blog est une histoire de deuil — le deuil d’un amour adulescent impossible et, de concert, d’une incroyable, inédite, jamais répétée — éternelle? — hypomanie heureuse (2017); le deuil d’un harcèlement postérieur délirant (2018-2019); et, plus généralement, le deuil de la perte de ma santé mentale au cours de toutes ces années.  

One thought on “L’érotomanie (suite et fin) — #LosingMyReligion

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s