The Fishbach Issue

Je suis épuisé. Je tremble tout le temps, de façon inquiétante. Je dors tout le temps, jour et nuit. Dépression ou fatigue chronique? Parfois j’émerge de mes plongées dans les limbes en ronronnant, parfois en tremblant bien davantage. J’ai alors des coups de speed de dix minutes après lesquels je retourne me plonger sous la couette. Je ne sors que peu de chez moi, je ne vois pratiquement personne. Je n’ai plus du tout d’argent. Ma machine Senseo est HS (je prépare mes cafés en plongeant un filtre dans une tasse…), la carte réseau Wi-Fi de mon ordinateur principal (celui sur lequel j’écris présentement; mon petit portable acheté au black ne démarre même plus) déconne en permanence. Tout cela me rappelle mes années de beautiful loser d’il y a vingt ans, à la nuance près que l’on peut enlever le “beautiful”

Je rêve beaucoup. Je cauchemarde beaucoup. Il y a deux jours, j’ai pété les plombs. Au cours d’une sieste, j’avais rêvé que Fishbach me harveyweinsteinait en public lors du dernier concert de sa longue tournée (voir les détails ci-après), le 30 novembre prochain, à l’Olympia, Paris, concert pour lequel j’ai acheté ma place il y a bien un an désormais. J’ai paniqué, ai pris deux Valium, cela n’a rien changé. Stupidement, je lui ai envoyé un court message sur Instagram (confession: je lui envoie encore de petits messages, peut-être une fois tous les deux mois — uniquement des réactions badines à ses “stories” ou “reels”, comme, par exemple: “tu tires encore plus nerveusement que moi sur tes clopes”); le message était quelque chose comme, de mémoire: “sache que je suis désormais stable, que du moins je surfe comme je peux sur la crête de la stabilité. Je ne suis plus du tout amoureux de toi. Sache que quand bien même tu me blacklisterais pour un de tes concerts je ne t’en voudrais pas. Ciao.” Elle n’a pas répondu (elle ne me répond jamais; logique). J’étais toujours aussi angoissé, alors j’ai écrit un long texte sur mon fil d’actualité Facebook:

Plus le temps passe et moins je suis sûr d’être capable d’aller au concert de Fishbach à l’Olympia ce prochain 30 novembre. Je me sens trop faible et angoissé, limite paranoïaque. Je fais des cauchemars la nuit et le jour les yeux grands ouverts. Dans chaque version, je me trouve au milieu de la fosse et, après la première partie, un faisceau de lumière balaye lentement le public jusqu’à me trouver et s’arrêter sur moi. Flora Fishbach et son groupe arrivent alors sur scène et interprètent glacialement la chanson “Tu vas vibrer”… Dans une version de mes cauchemars, Flora prend ensuite la parole, stoïque: “ce début de concert sera un peu particulier; j’attends ce moment depuis longtemps; il y a quelqu’un dans le public qui ne mérite pas d’être là, qui m’a harcelée et me fait encore peur aujourd’hui (…). Vincent, je préfère que tu partes de toi-même…” Je tourne alors les talons mais me fait huer, bousculer, frapper jusqu’au sang par le public… Dans une autre (narcissique?) version, Flora dit: “Vincent Tristana, je sais que tu es là. Montre-moi que tu as des couilles, je n’ai jamais porté plainte contre toi, mais il va falloir que tu expliques à tout le monde ce que tu m’as fait… Viens jusqu’ici…” Poussé par la foule jusqu’à slamer, je me retrouve alors sur le devant de la scène, tremblant comme une feuille. Flora me tend le micro et, tenant ce dernier à deux mains, je déclame quelques mots hachés d’une voix vibrionnante: “bonsoir Flora, bonsoir à tous… Je serai bref: je souffre de troubles bipolaires depuis presque dix ans et entre 2017 et 2019 j’ai fait de très graves crises… J’étais maladivement amoureux de Flora, limite érotomane… Je l’ai harcelée moralement à distance par tous les moyens possibles, j’ai ensuite créé des blogs diffamatoires où je l’associais au terrorisme et aux attentats… Je me suis excusé 1000 et 1000 fois sur un site que vous trouverez facilement sur internet, mais cela n’effacera jamais le passé. Si je me sens aujourd’hui stabilisé, je n’ai jamais complètement fait le deuil de cette période… Il n’y avait pas qu’elle vous savez, j’ai harcelé ma famille, tous les amis et contacts que je pouvais avoir, et d’autres personnalités comme Nora Hamzawi. Mais pour moi, Fishbach, c’était The One And Only.” Flora reprend alors le micro: “merci, je préfère que tu quittes l’Olympia maintenant.” J’obtempère prestement, accompagné par la sécurité jusqu’à la sortie, où je fonds en larme mais me dis: “tu n’as que ce que tu mérites.” J’entends de loin les premières notes de la chanson “Démodé” et m’enfuis en courant.

Consciemment et inconscient, j’ai écrit le texte en “mentionnant” (“taggant”) les noms de Fishbach et Nora Hamzawi. Je me suis dit de toute façon avec la quantité de mentions qui sont publiées en ce moment sur la page de Fishbach (principalement des photos de ses concerts prises par ses fans) et le filtrage de ses modérateurs, mon texte n’apparaîtra pas (mais elle viendra peut-être l’examiner…). Plus tard, je suis quand même allé voir: dans l’onglet “Mentions”, avec le filtre “plus pertinentes” activé, mon long texte, accompagné d’un lien vers sa chanson “Démodé” sur YouTube, apparaissait tout en haut, en tête de file. Dans la barre de recherche de Facebook, j’ai tapé “Nora Hamzawi”. Là, c’était le pompon: il y avait, comme toujours sur ce réseau, une mince barre de description (“Nora Hamzawi, comédienne”, plus sa photo) et mon texte juste en-dessous — même pas besoin d’aller sur sa page chercher dans l’onglet “Mentions”. Je me suis gratté le menton: au fond, qui allait lire un tel texte (aujourd’hui les gens ne s’expriment qu’avec des émoticônes)? Les intéressées bien sûr. Elles se seraient dit: “ouf, il devient tellement fou qu’il a peur d’aller à nos spectacles…” Je me suis également dit: “tu es maso mais au moins tu prends les devants, tu t’auto-harveyweinsteines…” J’ai pris mes médocs et me suis couché en me disant que, d’un point de vue littéraire, mon texte n’était pas si mal.

Le lendemain, je me suis réveillé tard, en psychotant totalement. Je me suis répété il n’y a rien d’offensant dans le texte, il n’y rien d’offensant dans le texte, tu ne fais que te ridiculiser, au point où tu en es ce n’est vraiment pas grave. J’étais très fatigué mais pour me changer les idées je suis parti visiter une médiathèque près de République. En rentrant chez moi (avec une sélection de CD assez peu judicieuse), j’ai repensé à ma “Lettre d’adieu à Flora Fischbach” du 14 mai et me suis dit que, derrière son vernis poético-pathétique, cette lettre était pleine de raison. Il fallait que je me libère. Je n’allais quand même pas traîner mon angoisse d’ado attardé jusqu’à la fin du mois. J’ai copié-collé mon texte de la veille dans un éditeur de texte et l’ai totalement supprimé de Facebook, en prenant soin d’aller vérifier qu’il n’apparaissait plus ni dans l’onglet “Mentions” de la page de Fishbach ni dans celui de la page de Nora Hamzawi. Vingt-quatre heures d’auto-harveyweinsteinisation, c’était bien suffisant. J’ai ensuite — acte fondamental — publié publiquement sur Facebook une annonce pour revendre ma place de concert au prix d’origine (30 euros). Je me suis dit: “de toute façon, tu n’écoutes jamais son dernier disque et tu seras sans doute encore dans un état de fatigue incompatible avec un stationnement de deux heures dans la fosse de l’Olympia…” Je m’attendais à une avalanche de messages de contact. Je n’ai pour le moment rien reçu. Que suis-je censé faire? Me pointer le jour J devant l’Olympia et revendre la place au prix fort comme les spécialistes du black market? Prendre cinq Valium et aller quand même la voir? Acheter du shit et me défoncer tellement que je serai incapable de bouger de chez moi à scotcher sur des artistes d’un autre niveau (je suis pas gentil là, mais c’est la vérité) comme Suede et Liam Gallagher? Supprimer complètement de mes ordinateurs et de mon compte Gmail la place au format PDF? Partir très loin de Paris comme me l’a suggéré un pote après qu’il eût lu mon texte?… 

Fishbach un jour, Fishbach toujours, mais plus jamais (?). Je sais que j’existe à ses yeux: elle a quinze ans de moins que moi et les réseaux sociaux font partie intégrante et sérieuse de sa vie personnelle comme de sa vie professionnelle. Ce n’est pas pour rien qu’elle a supprimé, après la publication de la suscitée lettre d’adieu (j’ai fait le test; me répété-je ici?), le badge de “Super Fan” qu’elle m’avait décerné sur Facebook au cours de l’hiver. Peut-être vient-elle régulièrement inspecter ce blog pour vérifier que je ne retombe pas dans des délires diffamatoires. Just in case, hello Miss…

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