Suis-je un « survivant »? — courrier (trop long) à la revue « Sport & Vie »

Quelque part en France, le 3 juin 2022

Aujourd’hui est un jour glorieux. Je viens de dévorer l’intégralité du numéro 192 de Sport & Vie, revue que je n’avais pas achetée depuis peut-être… Quinze ans? Rien n’a changé depuis les années 1990–2000, vous savez toujours brillamment embrasser une multitude de thèmes à travers le spectre du sport. Si j’ai commencé ce courrier en me référant à la « gloire », c’est parce que je souffre — en plus d’autres maux que je détaille ci-après — d’un déficit de l’attention chronique depuis plusieurs années. Alors qu’enfant j’étais capable de dévorer plusieurs romans par mois (à seulement sept ans, je lus Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas en version intégrale en moins d’une semaine), je ne lis pratiquement plus aujourd’hui! Imaginez donc ce que cela représente pour moi de lire 74 pages en une seule journée…

Cela étant introduit, le titre de ce courrier n’a rien d’une blague et je signerai d’ailleurs avec le pseudonyme que j’utilise partout sur internet pour des raisons qui apparaîtront très vite évidentes dans les paragraphes qui suivent. Je n’ai que très peu pratiqué l’alpinisme (l’idée de vous écrire m’est venue à la lecture de l’article sur l’alpiniste Erhard Loretan) mais mon existence a été tellement faite de sommets et de gorges, de failles et de crevasses, que je me considère heureux d’être encore en vie à 46 ans. « Survivant », donc? Je tire directement le terme d’un entretien que j’eus en 2019 avec une représentante des forces de l’ordre (elle me décrivit ainsi; et non, il ne s’agissait pas d’une rencontre sur Tinder!). Mais quel sportif suis-je donc, avant tout? J’ai toujours couru — pour être plus précis et juste considérant ce qui vient: « depuis toujours ». Lycéen, j’excellais en cross-country et terminai d’ailleurs deux fois sur la plus haute marche du podium des championnats de France par équipes UNSS (scolaires). Je suis ensuite passé partout: les corridas sur route, le semi, le marathon, le trail (surtout en solo); le surentraînement et l’orthorexie, aussi. À 22 ans, en 1998, j’avais même été interviewé par une célèbre revue de course à pied de l’époque pour m’être approché des 2 h 35′ sur marathon. Mais ma meilleure performance restera toujours la suivante: à 33 ans, en 2009, deux jours après une soirée entre amis particulièrement arrosée (mais sans produit potentiellement dopant, je le précise), j’avais terminé sur les talons du peloton de tête féminin (exclusivement constitué d’athlètes africaines) des 20 km de Paris, signant un chrono de  1 h 08′ et quelques secondes. Tout cela reste bien modeste; j’étais champion du monde de mon quartier et de l’université où je travaillais comme contractuel, en somme. J’aurais pu aller plus loin. Mais je n’ai, à une pataude exception près, jamais recouru en compétition depuis! En effet, quelques mois après les susdits 20 km de Paris, je quittai la France pour aller travailler comme glaciologue au Chili dans un petit mais réputé centre de recherche. Je ne parlais pas un mot d’espagnol et n’emmenai avec moi que deux énormes valises. C’était l’aventure, la vraie. J’allais bien évidemment continuer à courir mais mon métier de chercheur était très passionnant et prenant et j’étais très porté sur la vie mondaine locale, qui me permit d’améliorer de façon époustouflante mon chileno (qui ne ressemble que très peu au castillan). En outre, à cette époque du moins, les compétitions de course à pied au Chili étaient rares et peu attrayantes. Surtout, entre 2012 et 2014, mon existence explosa de différentes manières. Tout d’abord, mes genoux lâchèrent. Je fus contraint de renoncer à la course à pied et à toutes les expéditions en haute montagne qui étaient programmées dans le cadre professionnel. Je venais de décrocher d’importants financements de la part de de l’équivalent chilien de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) pour diriger un projet de recherche et j’étais très inquiet de comment j’allais m’en sortir « sur le terrain ». À la suite de nombreux examens que je passai au Chili comme en France, on me diagnostiqua une chondromalacie rotulienne au stade IV. En somme, l’enveloppe de mon cartilage était complètement bouffée. J’entendis tous les discours: que je devais renoncer à la course à pied pour toujours; que je devais passer sur le billard avec un taux de réussite de l’opération de seulement 75% avec immobilisation de plusieurs mois (ce qui au regard de ma profession était littéralement impossible) tout en crachant de ma poche l’équivalent de 10 000 euros (le système de remboursement des frais de santé au Chili n’a pas grand chose à voir avec celui de la France)… J’étais désespéré car je courais encore beaucoup en solo avec une grande aisance et un grand plaisir. Je connus alors ce que beaucoup d’anciens athlètes de bon ou haut niveau connaissent à l’arrêt de la pratique sportive: je sombrai dans la drogue (le cannabis). Comme mon cerveau produisait encore de grandes quantités d’endorphines de par mes années de pratique de la course à pied, le produit me procurait des états d’extase inimaginables. J’étais extraordinairement productif au travail, je lisais et j’écrivais beaucoup pour mon propre compte, j’étais extrêmement sociable, et je multipliais les conquêtes sentimentales et, surtout, n’ayons pas peur de le dire, sexuelles. En outre, le cannabis soulageait d’une manière miraculeuse d’infernales irritations du colon qui semblaient (hypothèse à laquelle je crois encore avec le recul) dues au stress de l’expatriation.

Tout se précipita ensuite. Je rencontrai une ravissante et admirable chilienne et tombai fou amoureux. Nous emménageâmes très vite ensemble alors que je décrochai un poste de professeur dans une fameuse université catholique privée. L’amour, le travail et la reconversion dans un autre sport allaient me soigner, j’en étais convaincu. Je m’achetai un vélo pour compenser le manque de pratique sportive qui devenait criant et m’empêchait de décrocher du cannabis. Mais la ville où je vivais se prêtait très mal au cyclisme: du fait d’un traffic routier délirant, j’avais l’impression de risquer ma vie à chacune de mes sorties! Et puis, début 2014, quelques semaines après mes premiers cours en amphithéâtre dans une langue étrangère, je fis un énorme burn-out. Les psychiatres qui analysèrent mon cas me diagnostiquèrent très vite comme bipolaire (dans des temps plus anciens, on parlait de « psychotique maniaco-dépressif ») (voir ici, par exemple: Leonardo Tondo et al., 2017, « Depression and mania in bipolar disorder », in Current Neuropharmacology, 353–358). Je restai en arrêt de travail pendant 4 mois. Durant cette période de léthargie totale, je trouvai cependant l’énergie de parler de mes problèmes articulaires à un collègue russe très porté sur les thérapies alternatives. Il m’orienta vers une forme de thérapie basée sur la propagation de radiations multiples — notamment laser — dans l’organisme. L’utilisation de l’appareil (qui me coûta un peu plus de 1000 euros) demandait une discipline quotidienne rigoureuse mais les résultats furent rapidement impressionnants. Une fois sorti de mon burn-out, qui m’avait considérablement amaigri ou, dirons-nous, « affûté », je me remis à courir comme un faon. Je ne sentais presque plus de douleur. Mon collègue m’avait bien transmis des articles scientifiques démontrant que la thérapie laser pouvait permettre la reconstitution du cartilage du genou en moins de deux ans! J’y croyais de nouveau. J’allais retrouver mon opium de toujours.

Toutefois, mon entrée dans le monde de la bipolarité se révéla ardue. On me sevra trop rapidement d’antidépresseurs et je m’adaptai très mal au lithium. J’avais des retours de dépression et d’insupportables phases d’angoisse (allant jusqu’à la disarthrie, syndrôme très gênant lorsqu’on exerce un métier basé sur le discours). J’avais complètement arrêté le cannabis, je ne buvais presque pas d’alcool, mais je luttais pour retrouver des sensations en courant. Je n’étais plus le même, il y avait bien un avant et un après le diagnostic de trouble bipolaire. Ma vie conjugale fut fort évidemment également profondément affectée par cette irruption de la maladie psychique. Les montagnes russes commencèrent. Fin 2015, tout éclata en morceaux. Ma compagne et moi-même, d’un commun accord déchirant, décidâmes de nous séparer. Le 13 novembre 2015, quelques minutes avant les terrifiants attentats sur Paris (qui marquèrent profondément mon inconscient […]), je décidai, sur un coup de tête annonciateur d’une phase « haute » délirante (phase maniaque comme l’on dit dans le langage psychiatrique), qu’il était temps de rentrer en France. La décision de mon retour au bercail me donna des ailes, je courais beaucoup et très vite, et n’avais qu’une idée en tête: me stabiliser psychiquement et revenir à la compétition. Je n’avais au fond que 39 ans! Cependant, au travail, je pétai complètement les plombs, devins insupportable avec l’intégralité de mes collègues chiliens, compromettant ainsi indirectement mon avenir dans le monde de la recherche: je n’avais même pas pris le temps de trouver un poste dans une université européenne! Mais, pris dans l’inconscience propre à la manie, je n’en faisais que fi. Le 17 janvier 2016, je rentrai en France la queue entre les pattes mais la tête haute. Mon rapport poids/puissance était plus que parfait (69 kg pour 1,91 m): après avoir enchaîné quelques séries de 500 m à presque 20 km/h, je me mis en tête de revenir à ma distance fétiche: le semi-marathon.

Les choses ne se passèrent guère comme prévu et je ne remis jamais un dossard sur ma poitrine. Tout d’abord, la dépression me rattrapa très vite, aidée par une régression professionnelle (je devais enseigner dans des ZEP, après avoir appartenu à l’élite de la recherche internationale de ma spécialité). Je fus placé en congé longue maladie par le Ministère de l’Éducation Nationale. En 2017, je repassai violemment au-dessus de la surface, et pas de n’importe quelle manière. Je m’étais remis à courir sérieusement en solo lorsque je rencontrai (en disque, en concert, et en vrai) la chanteuse Fishbach envers qui je développai rapidement une fascination obsessionnelle et un amour chimérique pathologique qui flirtait avec l’érotomanie. Pendant que je commençai à la harceler (stalker) sur les réseaux sociaux (tendance que je n’ai vraiment réussi à abandonner qu’il n’y a que quelques mois), je me mis à ressentir une appétence pour toutes sortes de drogues: cannabis de nouveau, cocaïne, et MDMA. Toutes ces drogues, consommées plus ou moins régulièrement, se révélèrent de formidables (mais dangereux) produits dopants pour mes échappées belles en courant. Néanmoins il n’y eut bientôt plus que Fishbach dans mon âme de 15 ans ce qui, corrélé à la consommation de stupéfiants, fit dériver les phases hautes de mon trouble bipolaire vers une dimension « schizoïde » (je passai ainsi du trouble bipolaire Type II au trouble bipolaire Type I si l’on se réfère à la nomenclature en usage dans le monde de la psychiatrie). Je devins, littéralement, complètement fou. Je délirais tout seul, avais toutes sortes d’hallucinations aussi bien visuelles qu’acoustico-verbales, commis des actes publics insensés et dangereux dont je ne veux même plus me souvenir, souffris de délires de persécution… J’allais connaître la valse des internements d’urgence contre mon gré en HP dans mes phases maniaques et celui des longues hospitalisations de mon propre gré en clinique dans les contrecoups dépressifs abyssaux — et du même coup développer la grande addiction d’un grand nombre de malades psychiques: le tabagisme. Entre 2016 et 2022, je n’ai pu travailler que quelques semaines, ai mis ma vie en danger (en phase maniaque) et pensé au suicide (en phase dépressive) plus d’une fois, et mon combat actuel reste encore la recherche d’un traitement me permettant de me stabiliser complètement et d’atteindre la normothymie (ou euthymie: état d’humeur « normal ») (Notez bien que la description que je fais ici n’est qu’un maigre entraperçu de l’enfer qu’à pu être pour moi le trouble bipolaire). Mais je ne peux pas compter uniquement sur la pharmacopée. Courir m’a sauvé et me sauvera: je n’ai repris un véritable entraînement qu’il n’y a qu’un an, mais me suis affûté, ai significativement diminué ma consommation de cigarettes, me suis détaché des produits stépufiants, et grâce aux formidables et ultra-légers lecteurs MP3 de sport que l’on trouve sur le marché je peux prétendre que courir en musique est la plus formidable drogue que je n’ai jamais testée. Au cours des dernières semaines, j’ai réussi à courir 30 km sur route et je fais régulièrement des sorties de « maxi-cross » en campagne de plus de 1 h 30′ sans même prendre la peine de me munir d’une ceinture porte-bidon. J’ai aussi remarqué que mes capacités de récupération étaient bien supérieures à celles dont je disposais étant jeune. Pour contrôler ma psychose et en particulier repousser mes tendances maniaques, j’ai noté que le LSD (« Long Slow Distance ») était plus efficace que le fractionné, qui favorise trop la sécrétion d’adrénaline: la santé psychique d’abord, la progression athlétique ensuite. Ainsi, me rappelant des travaux de Tim Noakes et persuadé que la lutte face à la maladie psychique a renforcé ma résistance cérébrale à la douleur, j’entraîne aussi bien le mental que le corps, clé de voûte selon moi de la réussite dans les épreuves de longue distance. Où irai-je? Me contenterai-je de ces épanouissantes et enivrantes sorties en solo ou retaterai-je de la compétition, et dans quel domaine? Je pense au jour au jour et suis bien conscient que, désormais, ma reprogression en course d’endurance va main la main avec la stabilisation de mon trouble bipolaire.

Et mes genoux dans tout ça? Parce que j’ai eu recours à la thérapie laser, parce que je choisis systématiquement des chaussures souples, légères, stables, et avec un faible « drop » (< 8 mm), parce que j’ai aussi pratiqué l’auto-regénération de l’articulation (attaque du sol avec l’avant-pied plutôt que le talon, sur des terrains souples), parce que j’évite les parcours trop cassants en descente (type trail), parce que je surveille mon poids pour que ma haute stature ne pèsent trop sur les genoux, ma chondromalacie ne me fait pas plus souffrir que lorsque j’avais 15 ans (j’avais déjà de légères douleurs à l’époque: la chondromalacie rotulienne est connue pour commencer chez les coureurs à l’adolescence). Que de sornettes aurai-je entendu dans le monde médical « classique »! Et si je dois dédier ces dernières lignes à quelqu’un c’est bien à cet humble et discret ingénieur russe qui changea un tout petit peu ma vie, au Chili, il y a désormais presque dix ans.

Reste, toutefois, LA grande question: serais-je devenu bipolaire si je n’avais pas connu ces importants problèmes articulaires en 2012, si je n’avais pas été perturbé dans ma pratique sportive? Sans doute mieux vaut-il ne pas y songer, dans un souci d’équilibre psychologique.

Vincent Tristana

Site internet: https://bipolaroid.fr/

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