« Vivre » en clinique psychiatrique

La France d’entre mes murs est une France que, sauf accident, vous — je m’adresse ici à mes amis, anciens collègues, autres membres de la gentry, à la France de Quotidien, France Inter et Arte — ne côtoierez jamais. Ce n’est pas forcément la « France d’en bas ». C’est juste la France profonde, la France de la « diagonale du vide », la France de la maladie mentale et de l’Allocation Adulte Handicapé, la France de l’addiction à l’alcool, au shit, à la coke, à l’héroïne et au crack, la France d’une jeunesse scarifiée et accro aux TS, la France des ravages de l’existence sur l’esprit et sur le corps, la France de l’abandon, de la misère affective, qui trouve ici un refuge, qui s’accroche, qui tient bon ou craque. Nous sommes comme une grande famille. Nous nous aimons, nous détestons, nous embrassons, nous prenons la tête, la solidarité dominant de loin l’individualisme, du moins parmi les personnes que je fréquente. Les amours, éphémères comme appelées à durer, existent aussi. Même si un passage en clinique psychiatrique est toujours dur, je n’hésiterai pas une seconde pour admettre que l’on y trouve un certain enrichissement intellectuel et socio-culturel. Je ne me suis livré à aucune enquête socio-professionnelle mais les anciens professeurs d’université comme moi sont exception, ce qui ne veut pas dire que je ne fais pas partie des personnes les plus « atteintes » par les « troubles psychiques ».  

Amertume ou confort? J’ai compté. Depuis le 24 décembre 2021, je n’ai passé que cinq semaines dans le « monde extérieur ». Comme souvent lorsque je séjourne en clinique, comme au mois de janvier, j’ai rebondi du jour au lendemain de –5 à +5 sur mon échelle thymique. Avec mon psychiatre, nous diminuous progressivement mais drastiquement les antidépresseurs, l’objectif étant bien sûr d’atteindre un état de stabilité d’humeur, d’euthymie, en privation totale de cette classe de médicaments. Je n’ai que peu d’angoisse. Mais mon séjour pourrait encore une fois être long. Je me sens littéralement comme une pile électrique, tremble en permanence. Je mange peu, dors peu (entre trois et six heures par nuit), cours beaucoup, parfois jusqu’à plus d’une heure et demi par séance, parfois deux fois par jour. Plus que jamais la course me permet de contrôler ou du moins limiter ma tachypsychie. Je ne me sens pas malheureux, je sais que j’ai besoin d’être là, j’ai mes repères et ma routine quotidienne, j’ai le minimum dont j’ai besoin (mes chaussures et chaussettes Vans, mon jean’s noir, mon tee-shirt de Fishbach, ma veste de motard, mon ordinateur portable, toute ma musique en format numérique, mes affaires pour courir), je supporte très bien la cohabitation en chambre double, et je connais même des moments d’euphorie et d’émotion d’une intensité que vous ne pouvez imaginer. J’ai des amis, des amourettes que je crame inconsciemment en déballant ma vie et mes périodes de folie totale et de « stalking ». Le cadre est chaleureux, le paysage magnifique, il y a une piscine, un hammam et un sauna, des salles avec table de billard, baby-foot, jeux vidéo vintage, des pelouses garnies de sièges et de tables où des groupes se retrouvent et des « soirées » s’improvisent; un des patio reste ouvert toute la nuit pour les insomniaques en manque de déambulation et surtout de clopes; certains patients grillent parfois la cantine, préférant se commander des kebabs; le personnel est dans l’ensemble respectueux (même si les prises de bec ne manquent pas); nous claquons des quantités invraisemblables de fric dans les machines à café (le capuccino noisette XL arrivant au top des ventes); la nourriture au réfectoire (self-service) est plus que correcte. Il ne manque qu’un distributeur d’argent et un tabac. Vous l’aurez compris: en comparaison de l’HP, ici, c’est le Club Med. Nous nous plaignons fréquemment mais, dans le fond, la plupart d’entre nous avons conscience du « privilège » qu’il y a à résider dans ce genre de clinique — surtout peut-être moi qui ai vu la « vraie » misère au cours de ma lointaine vie en Amérique du Sud. Merci la Sécu. 

Une anecdote témoignant de mon état (hypo)maniaque? L’autre soir, j’ai commis l’erreur de révéler que je m’étais plus d’une fois travesti en femme dans ma vie. Résultat: je me suis retrouvé avec deux jeunes filles surexcitées ayant rameuté tout leur attirail de maquillage pour me tartiner le haut du visage. Une autre patiente m’a fait enfiler une jupe par-dessus mon jean’s et changer mon tee-shirt pourtant noué au-dessus du nombril pour un haut noir affriolant. « Tu es trop bonne! », me disaient-elles. J’ai ainsi paradé pendant quelques dizaines de minutes avant la tisane et les somnifères; le succès était quasiment unanime.

Je ne suis ainsi pas « sortable ». Combien de temps vais-je une nouvelle fois rester ici? Je n’en ai aucune idée. Mais, lorsque je sors courir, pour oublier, entre autres, le fait que je vais manquer le concert de Suede à la Salle Pleyel qui a lieu dans quatre jours, je rêve à un retour en compétition ou à une course « en solo » (mais soutenue par mes frangins) entre la maison de mon père et Égreville (environ 30 km) pour assister au festival de La Douve Blanche qui aura lieu le 8 juillet et dont la tête d’affiche est, bien évidemment, … Fishbach — objectif interdit si je ne parviens pas à sortir en état d’équilibre. Ai-je déjà parlé de ce rêve dans un article antérieur? Je crois bien que oui. Je perds la tête? Non, cette dernière tourne simplement trop vite. 

Mais quelle est donc cette vie?…

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