« Avec les yeux »: Fishbach de retour, cinq ans après (deuxième version)

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Artwork par Charlélie Floc (©2022)

Ce n’était pas le plus beau jour de ma vie. Ce n’était pas le 3 mai 2017. Je n’avais pas loué une jolie petite voiture noire et je ne faisais pas route vers l’Est pour aller voir mon idole en concert (voir le sempiternel « Spring and my own goddess of spring »). Je ne comprenais pas. Je regardai ma montre: 1 h et 23 min. Je ne comprenais pas comment après une telle journée — levé à cinq heures du matin sans aucun effort, plus d’une heure trente de footing à jeûne et à l’aube, puis des heures d’oisiveté à écouter Avec les yeux, en appelant des agences immobilières et fumant des cigarettes de part en part — je ne comprenais donc pas comment, pour cette sortie vespérale, mes jambes s’étaient mises à tourner comme ça; certes, il y avait eu cette très jolie fille à dépasser le long de la Seine, qui trottinait sur le bord droit de la route alors que je cavalais comme un débile sur le bord gauche; certes, il y avait eu la montée près de l’église qui m’avait elle aussi électrisé. Mais non: regardez le fichier PHYSICAL ACTIVITY. Je me la pète? J’ai simplement décidé il y a huit jours de noter plus ou moins en détail mon activité physique quotidienne, dans une optique « médicale ». Alors? Hypomanie ou débauche d’efforts pour lutter contre des tendances dépressives? Hyper-activité problématique ou simple passion? Au bout de près d’une heure et demi de course, inondé d’endomorphine, je pense à tout sauf à ce genre de questions. Je ne pense pas beaucoup d’ailleurs. J’aime courir — en musique, cela va de soi — car cela me permet de faire abstraction de tout. Ce n’était pas facile aujourd’hui (de faire abstraction de tout). Ma sortie de la clinique est arrivée de manière prématurée (« anticipée »; « contre avis médical », selon le jargon utilisé) car on m’avait collé un nouveau voisin de chambre littéralement insupportable qui m’avait agressé verbalement à peine lui avais-je demandé de mettre son casque pour regarder la télé (…). À ma sortie, nous fûmes en famille au restaurant et je ne rechignai pas à m’enfiler deux grands verres de sangria; ma copine venait de violemment me quitter parce que je lui avais révélé que mon pré-apéro avait consisté à tirer quelques lattes sur un joint préparé par mon frère (nous — elle et moi — avions un « pacte » du point de vue de la drogue, je l’avais de toute évidence oublié, bref j’avais chié une fois de plus); avant de raccrocher et de me bloquer par tous les moyens de communication existant sur un iPhone, elle me balança: « retourne voir ta Fishbach!! »

Car voilà. De manière inexplicable ou au contraire parfaitement explicable au regard des contextes opposés, après avoir, en clinique, la nuit même de la sortie du disque, fièrement écrit « Avec les yeux »: Fishbach de retour, cinq ans après, chronique méchamment acerbe et assassine, j’avais soudain, dans la voiture m’emmenant loin de la clinique (presque trois mois de séjour quand même), écouté une fois, deux fois Avec les yeux et m’étais dit: « mais merde… Qu’ai-je donc écrit? » Contrit, j’avais commencé à balancer sur Facebook des messages dans tous les sens, avec des émoticœurs partout. Ma copine avait dû les voir, ce qui avait été la goutte d’eau faisant monter l’eau à ras bord du vase. Je pense sincèrement aujourd’hui que, dans le cadre médical de la clinique, je ne voulais pas aimer Avec les yeux; je m’étais construit un pré-conçu visant à laisser Fishbach sur le bord de la route; dans je ne sais plus quel article en anglais du début du mois de janvier, j’avais écrit: « let’s hope I will not like the forthcoming Fishbach’s album? » Raté.

Je ne ferai pas la chronique laudative requise pour faire oublier la première. Je ne suis pas chroniqueur musical. Et, surtout, Avec les yeux est une œuvre tellement dense et pleine d’audace qu’il faut des semaines sinon des mois d’écoute pour s’en faire une idée complète. Je ne dirai rien d’autre sur le plan artistique. J’aime Avec les yeux et, oui, Fishbach me fascine plus que jamais.

Fishbach me fascine plus que jamais car l’influence de sa carrière sur mes « troubles de l’humeur », sur mes « troubles bipolaires », est remarquable. Je veux dire: cette femme et sa musique me font un effet incompréhensible. À ta merci comme Avec les yeux sont sortis en se corrélant avec mes états d’âme: à chaque fois j’étais en situation de réémergence après de plus ou moins longues et intenses phases de dépression et à chaque fois le disque de Fishbach est apparu comme la bande-son idéale, sinon comme un facteur d’hypomanisation. Ma sortie de la clinique n’est pas si facile: prématurée comme je l’ai dit, en situation d’abandon sentimental, avec des nouvelles difficiles à affronter (une ex- de mon frère est tristement décédée…). Mais j’aime Avec les yeux et cela me transporte. Le problème désormais est le futur. Je suis bipolaire depuis presque huit ans et je suis le stalker de Fishbach depuis cinq ans. Si je ne suis pas allé très loin dans le traquage physique (cela dit, qui a déjà fait trois concerts de Fishbach en huit jours?), mon traquage sur internet et les blogs délirants, à la limite de la diffamation, qui s’y associaient ont pris en 2018 et encore plus 2019 des ampleurs démesurées, à tel point que j’ai toujours fait l’hypothèse que mon bannissement de Facebook durant deux ans venait d’elle. Il ne pourra pas y avoir de répétition de l’Histoire: je n’ai pas envie de me retrouver devant un tribunal, et je n’ai pas non plus envie de me refaire virer de Facebook.

Je ne sais pas si je pourrais un jour recroiser Flora Fischbach les yeux dans les yeux. Trop de honte. La voir en concert me suffira. J’aurai cependant du mal à ne pas la mentionner (@FFishbach) dans certaines (nombreuses?) de mes publications sur Facebook. J’aurai du mal à ne pas écrire sur et à travers elle. C’est une maladie: j’ai appelé ça la fishbachomania. De toute façon, lorsque je regarde les statistiques de mon blog, les articles les plus lus sont presque toujours ceux en rapport avec elle: d’autres fans intrigués par mes posts publics récurrents sur Facebook? C’est à eux que je me dois de m’adresser: vous savez, comme je me méfie de moi-même, Fishbach se méfie sans doute beaucoup de moi après m’avoir indubitablement perçu comme quelqu’un de potentiellement dangereux dans le passé, en particulier il y a trois ans. Elle sait que chacune de mes phases hypomaniaques et encore plus maniaques est corrélée avec une obsession démesurée par sa personne et son art. Elle sait que, comme en 2017 avec la sortie d’À ta merci et la tournée qui suivit, je suis cette année de nouveau susceptible de partir en couille. Peut-être vient-elle de temps à autre s’assurer de la « sanité » de mon blog. Eh! Flora, promis, l’Histoire ne se répétera pas. J’ai de nouvelles obsessions, comme me réinstaller à ou près de Paris et préparer une compétition de 100 km de course sur route — et éventuellement récupérer ma copine, mais ça c’est bien mal barré. Les choses devraient s’équilibrer. Qu’est-ce que j’attends de vous? Rien d’autre que ce que vous faites — et d’accord, peut-être aussi, je le confesse, objectif pour lequel je m’y prends très mal, chercher à exister un peu à vos yeux.

Download: PHYSICAL ACTIVITY

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