« Je reviendrai »

« Je reviendrai. » C’est la phrase avec laquelle, au cours de mes deux années de dépression, je me martelais le cerveau lorsque j’essayais d’aller courir, souvent en vain — m’interrompant, las et épuisé, au bout de quelques minutes —, parfois avec succès (voir de vieux articles de l’hiver 2020–2021). « Je reviendrai… Je reviendrai!… » Mais où? Ou plutôt à quoi? Je m’imaginais revenir, peut-être pas à mon niveau d’antan (à 45 ans, j’ai déjà dû le dire, on ne peut pas espérer courir comme on courait à 25 ans…), mais à une capacité d’entraînement, à des sensations similaires. Mais je revois toutes ces fois où, incapable de sentir le moindre plaisir, perclus de douleurs articulaires, je rentrai chez moi dépité et allumai immédiatement une cigarette, histoire de tout gâcher un peu plus. 

Il y a environ dix ans, lorsque je vivais au Chili, quelques mois avant les prémices de ma première grosse dépression, j’ai commencé à être extrêmement gêné au niveau des genoux. J’ai passé des examens, l’on m’a diagnostiqué une « chondromalacie rotulienne » à un stade avancé, et annoncé que je n’avais guère d’autres options que l’opération… Qui coûtait quelque chose comme 10,000 euros (mon assurance maladie privée ne prenant en charge qu’un cinquième de cette somme), et ne garantissait une réussite qu’à une hauteur de 75%. Je dirigeais alors un projet de recherche pour lequel j’avais embauché un ingénieur russe spécialiste de télédétection qui en parallèle de son implication dans le domaine de la glaciologie promouvait et commercialisait des instruments de thérapie par radiations, laser essentiellement. Il me montra des articles scientifiques dans lesquels il était prouvé que l’utilisation de la laserothérapie stimulait la reconstitution du cartilage des genoux. J’optai pour cette option: j’achetai un « Delta » de la marque comRa Therapy© et, au sortir de ma dépression (juillet  2014), je pouvais à nouveau courir. De retour en France, les choses se compliquèrent de nouveau un peu: j’achetai des chaussures inadaptées (pas assez souples), relâchai ma discipline dans le recours à la laserothérapie, et surtout me mis à noter que les douleurs revenaient systématiquement lors de mes épisodes dépressifs. Enfin, lors de ma grande phase maniaque de 2018–2019, j’arrêtai complètement de courir et endommageai mon instrument thérapeutique. Je revis ensuite plusieurs médecins qui émettaient tous le même son de cloche: je devais renconcer à la course à pied. 

Bref. L’été dernier, au cours de la suspension de ce blog, après m’être racheté un instrument de laserothérapie low-cost, je partis pendant trois semaines en vacances dans les Alpes, où je trouvais l’énergie de courir malgré des sensations négatives au niveau des genoux. Puis, comme décrit dans l’article « From Dog–Man Underwater To Stars In An Eyelash: The Logic–Magic Of Bipolar Disorder » (ici), au mois de janvier, tout bascula: je n’avais plus mal nulle part et des sensations incroyables revenaient. Depuis ma récupération du Covid–19, il y a… (je ne sais plus), je n’ai pas pris un jour de repos, sauf ce vendredi dernier (il y a deux jours, donc). Et, hier, j’ai décidé de me tester, de voir ce que mon organisme était capable en une journée d’endurer sans souffrance, malgré mes cinq à huit clopes quotidiennes. Couché la veille à 22 h, réveillé comme de coutume à 5 h–5 h 30 du matin, je commence la journée par une heure de marche dynamique dans les couloirs de la clinique avec des sessions de course facile dans la ligne droite dépourvue de chambres (pour éviter de réveiller les autres patients avec le bruit de ma foulée). Je me sens une pêche pas possible. Après le petit-déjeuner, je sors sur le circuit qui fait le tour de la clinique et cours une heure à une allure très, très modérée au début et progressivement croissante dans la deuxième demi-heure; je termine en enchaînant 7 fois une ligne droite plate de 100–150 m à fond les ballons (je récupère en revenant au point de départ en marchant et trottinant). Durée totale de course: 1 h 15 min. Le midi, curieusement, je n’ai que peu d’appétit (la dinde à la sauce curcumin ressemble à un kebab plongé dans du riz), ce que je compense par une brique de un demi-litre de soja dessert Bjorg que je m’envoie aux alentours de 15 h. Je m’endors jusqu’à 16 h 30. Un peu après 17 h je ressors et là les choses sérieuses commencent. Je m’échauffe en courant sans forcer pendant une petite vingtaine de minutes puis je me la joue « fartlek » et n’écoute que mes jambes; la règle est simple: sur le plat et dans les montées, je monte en régime (disons en gros à une vitesse susceptible d’être soutenue pendant environ 20 km en compétition), dans les descentes je récupère en me relâchant le plus possible. Je répète l’exercice 6 ou 7 fois (je ne compte pas vraiment) puis termine par dix grosses minutes de récupération à allure lente. Durée totale de course: 52 minutes (la durée de l’album Songs For The Deaf de Queens Of The Stone Age). Après chacune de ces séances, je prends bien évidemment le temps de convenablement m’étirer. Mais même pas mal. À moins de 22 h, je suis au lit et m’endors rapidement comme un bébé. Dans le passé, surtout entre mes vingt et trente ans, je réalisais bien sûr des entrainements bien plus durs. Mais trois « sorties » dans une seule journée, jamais je n’avais fait ça. Je reviens. Je reviendrai. À quoi? Dans ma vie, j’ai tout essayé, du 1500 m aux courses de montagne de plusieurs dizaines de kilomètres et milliers de mètres de dénivelé. Il me reste un domaine à explorer: l’ultra-fond sur route (50 km et surtout 100 km). Je suis désormais âgé, je ne peux plus espérer galoper à toute vitesse sur des 10 km ou des semi-marathons. Mais j’ai l’expérience et l’endurance mentale pour des courses de long cours. D’accord, il faudrait d’abord que j’arrête de fumer. Mais je l’ai dit: si tout continue ainsi, d’ici quelques semaines je m’essaierai à un 50 km en solitaire dont j’ai déjà tracé le parcours depuis la maison familiale. 

Alors, sinon, bien sûr: suis-je en hypomanie ou juste un marathonien givré? Très sincèrement: lorsque je cours ou le reste du temps, je me sens dynamique mais pas particulièrement euphorique, motivé mais pas exalté; je suis sans doute en légère hypomanie (comme je l’ai précisé dans un autre article je me localise à +1/+2 sur une échelle d’humeur allant de –10 à +10) mais j’ai surtout envie de rattraper le temps perdu, d’oublier les années de souffrance entre folie et dépression profonde, de laisser derrière moi toutes ces casseroles que je traîne. Et si tous les marathoniens givrés étaient bipolaires, il y aurait une sacrée carence de psychiatres en France. Run, Forrest, run.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s