La pinte en carton

Je souffrais profondément de l’isolement dû à mon infection par le Coronavirus. Les journées passaient dans une sourde lenteur pendant qu’au compteur je ne pouvais pas ne pas voir les années de maladie psychique s’égrener telles des feuillets que l’on fait défiler entre le pouce et l’index. Je ne sentais pas plus que je ne méritais mon âge. Je m’endormais en ronronnant mais me trouvais immanquablement réveillé bien avant l’aube par des peurs fébriles aux identités et contours indécis. Au passage des infirmières pour le petit-déjeuner, je tendais ma pinte en carton afin d’obtenir un supplément de café noir, produit auquel mon addiction n’était qu’amplifiée par la lutte de mon organisme contre la maladie; la première cigarette de la journée était la seule significative. Le temps s’était radouci mais restait toujours aussi humide, je n’avais pas vu l’horizon depuis des jours autrement que sous la forme du pointillé de lumières citadines qui apparaissait au crépuscule. Depuis peu possesseur d’un iPhone, je découvris que j’étais capable de regarder presque en entier un film sur ce petit écran et me retrouvai même à me masturber devant une vidéo quelconque d’ePorner, acte surprenant après des mois de quasi complète ignorance de l’onanisme, qui faillit me faire perdre l’équilibre et briser la porte en plexiglas de la douche. Lorsque mon psychiatre attitré n’était pas là, j’avais souvent affaire à des voix remplaçantes autoritaires qui me demandaient en aboyant ce que c’était que ces histoires de Covid et de déprime. 

Lors de nos conversations téléphoniques, elle affirmait ce que j’avais pressenti au préalable: elle n’aimait pas ce que j’écrivais, pointant sans cesse l’auto-apitoiement que l’on pouvait identifier dans la retranscription crue de mes états d’âme, me reprochant de « parler » de la bipolarité lorsqu’elle pensait qu’il fallait la taire. Même déguisée, elle ne voulait ainsi plus apparaître dans mes lignes; je pouvais la comprendre, cela me chagrinait néanmoins. J’avançais à tâtons dans le renouveau de ma vie sentimentale. Je méditais sur ce vœu de chasteté que j’avais fait un beau jour du printemps 2017 après avoir découvert Fishbach: elle, la femme fatale inaccessible, sinon rien autant dire elle en icône et rien. Quel enfantillage, quel renoncement. Presque cinq années de délire entrecoupé de dépression, ou l’inverse, s’étaient écoulées sans que je décide réellement de briser ledit vœu. Qu’y avais-je cherché sinon un miroir à ma propre solitude et à mes propres fantasmes? Je revenais de loin, mais le chemin était tout sauf accompli. Où allais-je, où allions-nous? Sans doute avais-je mieux à faire que bloguer: écrire des poèmes? Commencer une thèse d’astrophysique? Simplement aimer et contempler le ciel?  

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