A Forest

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Artwork courtesy of ©Piatyszek

Ce n’est pas que moi, ce n’est pas que ce que je vois de mes joues déjà bien creuses dans le reflet du miroir de la salle de bain. Le médecin comme l’infirmier ce matin avaient sincèrement l’air préoccupé, non pas tant par mon état somatique que par la lamentose de mon état d’âme. L’infirmier a même posé une main réconfortante sur mon épaule: « c’est vrai que je vous voyais tellement mieux et là… Tenez bon. » Le Covid–19 m’a volé ma nerveuse hypomanie sportive, sapant en même temps mon dérapage plus ou moins contrôlé dans la fisbachomanie, et a ramené sur moi le grand drap noir de la dépression. Le moteur de celle-ci n’est-il que contextuel ou bien plus essentiel? La dépression se dénouera-t-elle lorsque la convalescence sera terminée? Je comprends en tout cas mieux la violente fatigue que je commençai à ressentir il y a dix ou quinze jours… Qu’il est dur de passer ainsi de nouveau des journées hagardes lorsque je croyais avoir délaissé ces deux horribles années d’épuisement et de tourment dans le fond de mon lit… Les voix caquetantes et irritantes de mes vies passées d’or ou de larmes reviennent et me submergent. Les idées noires affluent. Je ne crois pas avoir besoin de m’étendre davantage. Bande sonore de mon esprit: Seventeen Seconds de The Cure.

De l’intérieur, ma chambre d’isolement a tout d’une chambre d’hôtel. Un grand lit, un poste de télévision (que je n’ai pas activé), un bureau sur lequel écrire, une belle salle de bain, un tableau de voilier au mur. Dehors, sur le pas de la porte-fenêtre, avant la première grille de retranchement, quelques mètres carrés de béton sculpté en briques aux contours ondulés avec une table et trois chaises en plastique, inutilisables du fait du froid humide. Puis, une pente d’herbe d’une dizaine de mètres avec au sommet, couché sur le sol, un curieux sapin déraciné, avant une deuxième grille, la voie d’accès en urgence à la clinique et la proue imposante du réfectoire s’avançant dans la grisaille tel un mirador. J’entame mon quatrième jour de confinement. Je sors quelques fois par jour sur ma petite terrasse pour fumer (même si je n’aime pas fumer debout) et par la même occasion aérer la chambre.

Tout cela dit, telle une petite mousquetaire dressée face à mes désenchantements… Sylvestre. Tombe-t-on amoureux à l’hôpital? Sans que je me rende compte, sans crier gare, tout remontant sans doute à cette première fois où j’avais identifié qu’elle écoutait sur son enceinte Bluetooth dans le hall « Digital Versicolor » de Glass Candy et à ces fois où en courant je la croisais marcher dans le parc et la voyais agiter sa petite frimousse dans ma direction — « tu es complètement givré » disaient ses nattes blondes sautillantes —, Sylvestre et le rubis bleu de ses yeux slaves m’ont eu. Sylvestre se moque de Fishbach, qu’elle a eu vite fait de renvoyer à son statut normal (une vieille muse sur une page Facebook et un fond d’écran, ma forte déception face aux nouvelles chansons de Fishbach aidant). Plus jeune, plus fraîche et vive intellectuellement, plus brillante que moi, Sylvestre est comme ma première histoire. Elle est ma première vraie histoire depuis l’Autre Bout du Monde, depuis Camila. Elle m’impressionne et me fait vibrer. Soulignant l’homme-enfant que je suis, elle m’appelle parfois « mon bébé ». Elle voudrait que je lui écrive des poèmes en anglais et en espagnol, que nous partions nous perdre au fond des bois. Nos baisers effrontés, cette fois où elle pénétra dans ma chambre pour se blottir contre moi, je n’en parlerai que si peu et si mal — mais le souvenir attachant de ces moments fait le bal dans mes rêves de nuit comme de jour. Hier soir, après une journée de fatigue profonde, d’abattement et d’angoisses, j’ai frémi en l’entendant susurrer ces mots simples au téléphone: « j’ai envie de te prendre dans mes bras. » Elle s’en ira bientôt, sans que je puisse lui dire au revoir de visu, sans que je puisse la découvrir davantage face à face. Mais nous resterons unis, du moins l’espéré-je fort. Et, non, Sylvestre n’a pas attrapé le virus.

Une infirmière vient de passer pour me faire un nouveau test PCR. Négatif, celui-ci conduirait à une levée de mon isolement. Qui sait?

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