Je le fais exprès

Bien sûr que je le fais exprès. Elle (nommons-la Sylvestre, puisqu’elle en veut ainsi) m’a tout dit, ou presque, il n’y a plus qu’à retranscrire. Oui, il y a sans doute quelque chose de situationniste dans ma manière d’écrire. Elle est jeune, s’étonne, se révolte, ne saisit pas à quel point j’ai déjà tant, presque tout perdu (même si je suis loin d’être le plus à plaindre dans ce monde, croyez-moi, de là où je suis le point de vue est tellement différent…), à quel point mes cris sont tout sauf des S.O.S. (Oh! Sa parole à Lui aussi contenait quelque chose d’universel, de déique…), à quel point je n’en ai plus rien à battre, à quel point mes textes ne sont que le besoin de vomir dans le Néant (Nietzsche n’aurait-il pas écrit ou dit quelque chose à ce sujet?). Je me rappelle de cet ami, Frédéric, qui, en 1991, dans les bégaiements de nos adolescences, me mettait sur le chemin de Achtung Baby de U2 et du Butterfly Album de The House of Love, et répétait tout le temps cette citation agaçante: « c’est lorsque l’on a tout perdu que l’on voit ce qu’il reste: la culture et la capacité à créer à partir de rien. »

J’ai suffisamment conscience que je me répète de façon pathétique, que tout cela est un jeu dangereux dans lequel mes poses deviendraient vite des roulettes russes. C’est en lisant un article du Monde (gracieusement prêté par la sus-nommée Sylvestre) au sujet d’une ultra-brillante psychiatre que j’ai vu, dans le style, comment le commun des mortels présente, pressent, redoute, marginalise les maladies psychiques. Qui vous dit que vous ne serez pas diagnostiqué(e) bipolaire à quarante, cinquante, soixante ans (j’en connais et vous en connaissez des exemples; dernier en date: l’écrivain Emmanuel Carrère)? J’existe à travers ma pathologie, je la déconstruis et la reconstruis et l’épouvante et l’époussière dans toutes les directions possibles; oui, ma chère Sylvestre, si tu es là, j’ai oublié de te dire ça: c’est de l’art-thérapie, que tu le croies ou non. Je suis dans l’ultra-contrôle, un peu revenu au premier article de ce blog et à la phrase glaciale de Jessica, un peu revenu aux années de deuil ayant suivi la mort de ma mère où je me complaisais dans le besoin de repousser les autres — je m’admirais alors dans la maigreur extrême, me satisfaisais dans le choix de fringues de supermarché, chaussures de papy et chemises de jean de beauf, indifférent à quelque œillade que ce fût, même de la part de la plus grosse et enviée bombasse de l’amphithéâtre — j’ai vécu plusieurs vies depuis, ai connu l’ultra-collection de contacts sociaux comme la solitude la plus totale. Car re-connaissant préalablement ceux qui sont déjà partis probablement pour toujours et ne reviendront pas comme ceux qui tiendront dans les nouvelles vagues — me laissant débloquer avec une indifférence amusée (allô, allô? Rue Pache?) —, je ne me soucie que de peu de choses (mais lesquelles): respecter Flora Fischbach et ses proches et ne pas leur infliger ce que j’ai pu leur infliger par le passé (ce qui me serait de toute façon assez fatal); respecter de la même manière ma famille; me respecter moi-même en m’interdisant absolument de retoucher à des thèmes ultra-sensibles que je n’ose même plus nommer. Cependant, même en me fixant des bornes, je m’enlise, me caricature à l’extrême en laissant ceux qui peuvent suivre comprendre la tactique esthétique, m’auto-abîme, parce qu’il faut sans nul doute qu’il y ait bien quelqu’un pour le faire. Défouloir de l’extrême? Masochisme? Sacrifice? Nombrilisme ou narcissisme ultra-exacerbés?…

Je vais être franc. Oui, je me fais chier… Mais ce n’est pas le point que je voulais atteindre. Je suis rarement complètement satisfait de ce que j’écris (j’ai été élevé au biberon des articles scientifiques où l’on s’attarde sur le moindre accord, la moindre virgule). Mais, avec « Poem To Be Sent » (évidemment que je l’ai envoyé! Sur Facebook, je crois pour le moment être la seule personne dans le public de Fishbach à avoir un badge de « Super Fan » — étiquette positive comme négative, sommes-nous d’accord?), j’ai atteint un état de satisfaction que je n’avais pas connu depuis très, très longtemps (depuis ma carrière scientifique?). Je l’ai relu et me suis dit: « cela sonne non seulement très justement personnel mais également brillamment opaque comme du Valoy (le compositeur de nombreuses des paroles de Fishbach). » Prétention à quelque publication, mention, interprétation que ce soit? Je vois plus le programme suivant: à la mi-avril, sans doute encore ici ou en maison de post-cure, je posterai sur Facebook (en accès public) la publication suivante: « DONNE une place pour le concert de Fishbach au 106 à Rouen, le 27 avril 2022. Seule condition: me faire parvenir une analyse de texte de ‘Poem To Be Sent’ (minimum: une page A4 sur Word; Marges: 2,5 cm; Police: Times New Roman; Taille de caractère: 12; Interligne: 1,5; Texte justifié). L’analyse la plus belle et la plus juste à mon sens sera récompensée. » Plutôt cool, non? À moins que…

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