Le coureur

Dans le fond, je n’ai sans doute jamais été aussi heureux depuis le printemps 2017 et les premiers concerts de Fishbach et les soirées qui suivaient. Je suis nourri et logé et je peux me consacrer sans limite à ma passion de toujours: je cours de plus en plus et de plus en plus vite. Je ne peux pas prétendre n’avoir jamais couru aussi vite — je ne l’ai pas mesuré en pratique et cela ne m’intéresse guère finalement — seul compte le kiff; il est en outre bien sûr théoriquement impossible lorsque l’on a quarante-cinq ans d’avoir une puissance maximale aérobie et une endurance supérieures à celles que l’on avait entre vingt et trente ans. Mais certaines choses sont en revanche certaines: je dispose du rapport poids/puissance idéal (70 kg pour 1,91 m) et surtout je n’ai jamais eu une telle capacité–vitesse de récupération et une telle aisance dans l’effort; même en 1996–1999, lorsque j’étais étudiant à l’université, disposais de beaucoup de temps libre, et flirtais avec le niveau national, je ne pouvais enchaîner deux sorties dans une même journée sans ressentir une profonde fatigue. Je n’ai pas besoin de cocaïne ou d’EPO (mon seul produit dopant est la musique): mon cerveau a probablement acquis une telle résistance à la douleur au cours des deux dernières années qu’il sublime l’effort et le travail de l’organisme et les transforme en un plaisir incommensurable — il y a une vingtaine d’années, les recherches du Sud-Africain Tim Noakes avaient démontré que les meilleurs coureurs de fond (5 000 m, 10 000 m, et encore plus semi-marathon et marathon) — avec évidemment en premier rang les coureurs kenyans et éthiopiens — disposaient « naturellement » (génétiquement) de prédispositions cérébrales exceptionnelles pour résister (ou « sublimer » comme je l’ai écrit plus haut) la douleur lors d’efforts extrêmes mais, en outre, qu’il était également possible d’entraîner le cerveau (en mettant en place des protocoles d’entraînement dont je ne me rappelle guère) afin de développer de telles qualités. Je n’ai pas couru en compétition depuis plus de dix ans (une de mes meilleures courses de toujours: 1 h 08 min et trentième sur plus de vingt-mille participants aux 20 km de Paris en 2009): devrais-je envisager d’y revenir? Sur quelle distance? Le seul domaine que je n’ai jamais exploré est celui de l’ultra-fond sur route (plus de 50 km): car d’une certaine manière me confonter aux autres ne m’attire plus beaucoup pourquoi ne pas… Oh! Quelle idée fabuleuse: les 25 et 26 avril 2022, se déroulera un Paris–Rouen (environ 130 km) inédit en deux étapes avec, au bout, en uniques et ultimes trophée et récompense le concert de Fishbach au 106 le 27 avril (ce n’est pas possible, elle l’a fait exprès: exactement la même ville, la même salle de concert et la même date dans le calendrier annuel qu’en 2017…), la dimension de la course servant de prévention à toute prise de substance illicite et virage maniaque pour un moment si sensible. Mais serai-je sorti de la clinique? Serai-je suffisamment entraîné? Peut-être le suis-je déjà cérébralement: mon père comme moi-même avons peine à croire comment je retrouve facilement mes capacités physiques d’antan après deux années passées majoritairement couché, avec tabagisme fort (jusqu’à un paquet de cigarettes par jour) et consommation régulière de cannabis. Adage habituel: « ‘ce qui ne te tue pas te rend plus fort… »? Hhmm…

Car voilà: je suis encore très fragile nerveusement comme psychologiquement — je suis loin d’avoir digéré, fait le deuil des presque cinq années qui sont derrière moi. Et même plus: il n’y a pas une sortie en courant durant laquelle je ne pleure pas ou ne crie pas en repensant à la difficulté de mon existence et celle de ma famille depuis la mort de notre mère en 1994 et l’apparition explosive de troubles psychiques chez mes frères comme chez moi. Pas une sortie sans ressentir des décharges d’angoisse à repenser à comment j’aurais pu décéder accidentellement (dans ma phase maniaque) ou délibérément (dans ma phase dépressive). Pas une sortie sans entrevoir ma maladie comme une condition de répliquant (chaque cycle d’humeur déviant excessivement de l’euthymie représentant une possible « termination date »…). Mais je trouve jusqu’à présent le moyen de métamorphiser ces décharges d’angoisse en torrents d’électricité psychomotrice…

Kings… Kings may come and then go
By these words you must know
That things come and then pass
Live your days like the last

3 commentaires sur “Le coureur

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