Velvet Goldmine

Non, Vince, tu ne peux pas faire ça. Tu as le droit d’être désespéré, de ne pas arriver à te mettre en “Mode Hervé” pour faire passer la pilule de la dépression, mais tu ne peux pas mettre de lien vers ce journal sur ton profil Meetic. Un peu de sens commun, quand même. Allez, allez, fais comme tout le monde: triche. Les femmes mettent des photos retouchées à l’extrême où elles apparaissent dix ou quinze ans de moins que leur âge ou faisant la moitié de leur poids? Deviens écrivain (même “fonctionnaire” ça le fait assez peu, alors si en plus on découvre dans la foulée que tu es “fonctionnaire en congé longue durée”, n’en parlons même pas…), avec plus de 100,000 euros de revenus annuels. En attendant de pouvoir retravailler, que fais-tu de tes journées à part (essayer d’) écrire, ou penser à ce que tu pourrais écrire? Tu ne veux quand même pas mettre en description de profil: “bipolaire schizo-affectif, chroniquement dépressif, traité à base d’Abilify et de Lamictal, âmes sensibles s’abstenir, voir ma vie sur bipolaroid.org…”? Non, non, non, tu ne veux pas. Pourquoi ne pas ajouter: “je suis la prochaine erreur de ta vie”? Oui, oui, oui, conceptuellement ce serait un beau pied de nez, un beau vent dans le catalogue de vente par correspondance de la rencontre amoureuse, mais non, non, non. 

Repense à ce vieux et magique film de 1998, Velvet Goldmine, et à sa phrase d’exergue, ironique et directe en même temps: “la vie d’un homme c’est son image.” C’était bien avant Facebook, bien avant Instagram. Que sommes-nous aujourd’hui sinon l’image virtuelle que nous renvoyons aux autres via internet? Qu’es-tu ici sinon une image floue et livide d’ascenseur, extraite de la pochette de la chanson la plus triste — mais la plus belle — de Radiohead (“Street Spirit (Fade Out)”), ressassant et régurgitant ses meurtrissures? Arrête un peu d’être bipolaire. Tu peux sans doute ne pas l’être tant que ça. Question de style, d’apparence, de mensonge. Deviens… Sensible. Tu n’écris guère que des sensibleries. Deviens… Drôle? Pas facile, encore, mais ça reviendra. Deviens… Ce que tu veux, ce journal n’est qu’un journal, un carnet de vigilance en quelque sorte: tant que tu n’y apparais pas présentement comme complètement fou à lier et hallucinant, dis-toi qu’il n’y a pas à s’en faire tant que ça. Et si l’image que tu te renvoies te “plaît”, ou du moins te satisfait littérairement, garde-la. Dis-toi que, déjà, le temps où, du fond de la zone de mort, tu écrivais des litres de pathos en pensant que chaque goutte était peut-être la dernière est, si ce n’est loin, au moins distant.  

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