L’escort

Stan a déconné. Il l’a vraiment fait. Je veux dire: arrêter la coke, ça, je n’en sais encore vraiment rien; mais recruter une escort pour moi, oui (cf. « 11 novembre »). Quand je reçois un SMS de sa part ce matin: « Tu es bien chez toi aujourd’hui? », je regarde la date et me rends compte que huit jours ont passé. Merde… Je lui réponds par l’affirmative. Ajout par SMS de Stan: « Elle s’appelle Andrea. C’est une espagnole. Tu l’aimeras. Ne bouge surtout pas, on sera là en début d’après-midi. » Je ne sais pas comment il a trouvé une professionnelle acceptant de se déplacer ainsi, et ce ne sont pas mes oignons. Il a en tout cas pris plus qu’au sérieux notre deal de la semaine passée. Et moi aussi, de ce point de vue-là, j’ai déconné car je n’ai évidemment pas lâché mes médicaments.

À quatorze heures pétantes, Stan sonne à l’interphone: « here we are, man!« , lance-t-il, jovial. Deux minutes plus tard, sur le seuil de ma porte, je le vois sortir de l’ascenseur avec une belle femme, dans la trentaine, fine et de petite stature, le visage fermé et très maquillé, les cheveux manifestement déteints en blond, emmitoufflée dans une doudoune mauve, jeans noir ultra-moulant, bottes à très hauts talons. Stan s’engouffre avec elle dans mon appartement, en me checkant du poing au passage.
« Tu es taré, je lui dis, tu imagines les risques que vous prenez avec le confinement?… Vous avez mis combien de temps pour venir?
— Même pas vingt minutes. Ne t’inquiète pas pour le confinement, voyons, je l’ai aidée à se créer un rendez-vous médical bidon sur Doctolib et j’ai fait de même pour moi… Regarde comme elle est mignonne. »
Andrea, retirant le masque qu’elle portait toujours, m’effleure la joue au passage en me disant poliment bonjour. Nous sommes maintenant tous les trois dans mon vaste studio, peu rangé et peu nettoyé, et affichant de-ci de-là les petits dégâts causés au cours de ma crise maniaque de l’an passé que je n’ai pas encore pris le temps de réparer. Andrea regarde d’une façon circonspecte l’ensemble, ouvre à moitié la fermeture éclair de sa doudoune. J’allume une cigarette que je manque de faire tomber tellement je tremble. J’attrape Stan par le bras et l’attire dans le coin cuisine.
« C’est quoi le plan? Elle s’imagine qu’on va se la faire à deux? Écoute…
— Mais non, je lui ai expliqué que tu avais du mal à te déplacer. Bref… Comme on avait dit, merde! Puis, fixant ma cigarette: Pourquoi tu trembles comme ça, mec? Putain… C’est sa présence qui t’excite ou t’angoisse?
— Ni l’un ni l’autre… On en a déjà parlé…
— Attends, attends, fait-il en baissant la voix et en me fixant, suspicieux. C’est parce que tu ne prends plus que du lithium?
— Non. C’est l’antipsychotique. »
Stan se passe une main dans les cheveux, tourne un peu sur lui-même. Andrea reste figée au milieu de la pièce, les mains sur les hanches, en nous regardant. Elle n’a pas souri une seule fois depuis qu’elle est arrivée. Nous poursuivons notre conversation à voix basse.
« Tu n’as donc pas arrêté ce poison? Putain, tu fais chier…
— Non, réponds-je en faisant une petite moue. Je le prends toujours en fait, mais (je mens à moitié) deux jours sur trois, pour voir la différence…
— Et?
— Bah, c’est clair qu’il me fatigue et me rend faible. Je suis mieux les jours où je teste sans…
— Et le reste, tu le prends toujours?
— Oui, Stan, enfin! Je ne peux pas arrêter comme ça, même pendant une semaine. Soyons réalistes. Et toi, tu as arrêté la cocaïne?
— Oui! Il fallait bien de toute façon, et avec ce que cela nous a coûté à Capucine et moi, je n’avais pas le choix, c’était la coke ou ta libido. Capucine a mis a 100 euros et moi 125. Je n’ai pas réussi à négocier moins que 75 euros pour le déplacement; et il a fallu que j’insiste. On a fait ça pour toi, mon pote. Bon, du coup?…, demande-t-il sans achever la phrase en baissant les yeux vers mon entrejambe.
— C’est même pas seulement ça. Écoute, je me sens pas à l’aise, ça ne me dit vraiment rien.
— Vous avez de la cocaïne?, demande Andrea, qui a dû percevoir quelques bribes de notre conversation. Elle a un fort accent, je doute qu’elle soit espagnole.
— Non, non, on parlait d’autre chose, s’empresse de répondre Stan. Mon ami, Vincent, il parle espagnol. Il est content que tu sois là.
Sí, de verdad? Hablás español? »
Elle n’est pas espagnole. Son accent est beaucoup trop teinté d’Amérique du Sud.
« De dónde eres en España?, je lui demande.
De Madrid. » Elle ajoute très vite quelque chose que je ne comprends pas, car elle retient sinon avale toutes les syllabes. Je parierais gros qu’elle est Paraguayenne. Peu probable qu’elle soit « indépendante » comme Stan et Capucine le voulait. « Me puedo sentar?, demande-t-elle en désignant le lit.
Sí, por supuesto. »
Elle retire sa doudoune, elle porte un pull rose à décolleté, il y a du monde au balcon. J’attire Stan dans le fond du studio, vers mon bureau. J’entends Andrea tousser, sans doute en signe d’impatience.
« Écoute, c’est non, dis-je à Stan, désolé. Je ne vais arriver à rien et… Je ne sais pas, j’ai vraiment pas la tête à ça. Je n’ai pas envie.
— Fais-lui au moins des câlins, je sais pas, grogne Stan entre ses dents. Je l’ai pas amenée jusqu’ici pour rien, bordel. Et ce n’est quand même pas moi qui vais me la faire à ta place.
Qué pasa?, me demande Andrea.
— Qu’est-ce qu’elle a dit?, demande Stan.
— Elle veut savoir ce qu’il se passe.
— Rien du tout, ma belle, répond Stan, Vincent et moi travaillons ensemble, on avait deux choses à régler. Il fait mine de se tourner vers mon écran où la fenêtre WordPress est ouverte sur ma chronique de « Mortel ». Tu fais chiiiier, grogne-t-il de nouveau entre ses dents.
— Je peux avoir l’argent maintenant? », demande Andrea, cette fois en français.
Stan sort trois billets de cinquante euros de sa poche. Il a déjà dû payer le trajet. Andrea a l’air perdu, de ne rien capter. Je me mets à sa place et je la comprends mais tout ça me fatigue d’une façon prodigieuse. Je retiens la main de Stan.
« C’est non, dis-je, à voix de plus en plus basse. Je te rembourserai ce que t’a coûté le voyage.
— Tu ne veux pas rester même une petite heure avec elle? Putain, grince-t-il, tu mets de la musique, la caresses, merde. Ne me dis pas que les médocs t’insensibilisent à ce point?
— Bah si, on dirait bien. Et puis (de plus en plus bas), je sais pas, je la sens vraiment pas…
— Tu fais chier! », gueule cette fois-ci Stan. S’ensuit une scène invraisemblable où il part dans ma salle de bain, arrache le tiroir contenant des médicaments (sauf que ce sont des restes, que ceux que je prends sont dans le tiroir de ma table de nuit), traverse le studio à grandes enjambées, ouvre la porte-fenêtre, sort sur le balcon et déverse toutes les boîtes de médicaments par-dessus la rembarde. Ces dernières atterrissent sur la pelouse en contre-bas, déserte. Andrea demande en français si c’est de la came, je lui réponds que non. Stan, rentre, retourne insérer le tiroir dans le meuble de la salle de bain, revient dans la pièce, furax. « Tu ne veux vraiment pas?, demande-t-il, cette fois-ci à voix haute. On a pas l’air con, bravo!, fait-il en applaudissant.
Yo no te gusto?, me demande Andrea.
Es más complicado que eso, no te puedo explicar
Te daré mucho placer, me certifie-t-elle.
— Qu’est-ce que vous baragouinez?, me demande Stan, de plus en plus hors de lui.
— Elle pense qu’elle ne me plaît pas et je lui ai dit que c’était compliqué », résumé-je, en me demandant quand tout ce cirque va cesser pour que je puisse aller récupérer les boîtes de médocs en bas de l’immeuble — et je ne tiens pas à ce que les voisins m’identifient.
— Bordel de merde, fait Stan en se passant les deux mains sur le visage.
— Je veux m’en aller, fait Andrea. No me gusta aquí, no me gusta la situación… Et je veux 50 euros de plus pour le temps perdu. »
Stan lui passe prestement un billet, lui tends sa doudoune (je le surprends en train de s’attarder au-dessus du décolleté) et se retourne vers moi:
« Et ne compte pas sur moi pour t’accompagner faire du théâtre dans les bacs à sable. Tu te débrouilleras tout seul avec ta libido et ta solitude. Et tu nous devras 125 euros, par principe. »
Andrea s’est déjà levée et se dirige vers la sortie. Elle me gratifie d’un sec « adíos » en ouvrant la porte. Stan lui emboîte le pas. J’attrape un sac afin de ramasser les médicaments, ainsi que les clés de mon studio. Nous rentrons tous les trois dans l’ascenseur sans échanger un seul mot le temps de la descente. Arrivés en bas, Stan et Andrea se dirige vers l’Audi de Stan, stationnée sur l’avenue, devant la résidence. Je dis: « eh! Stan, merci quand même. Je suis navré… » Il se retourne, fait mine de vouloir me frapper en souriant avant de, étrangement, me serrer dans ses bras, en me glissant à l’oreille: « Dommage pour toi, mon pote. Je sais que c’est pas simple. Mais, sincèrement, lâche ou diminue ta pharmacopée pendant une semaine… Une semaine! Quel est le risque? Juste pour voir… »

Et ils s’en vont. Je me dirige vers les boîtes éparpillées sur la pelouse, les réunis dans le sac, remonte chez moi. Je mets « Indestructible » de Robyn, très fort. Je cherche mon paquet de clopes, en tire une, hésite, la pose sur le bureau. Je m’allonge sur mon lit, sur lequel nage encore le parfum d’Andrea. Je suis fatigué.

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