11 novembre

Je suis monté dans la vieille Audi de Stan pendant que celui-ci continuait de s’auto-glorifier avec sa trouvaille du regard sombre et du cul éclair et reniflait à répétition, en me demandant pourquoi j’avais eu la mauvaise idée de réécouter Fishbach le jour de son passage et de son annonce de la reprise de cocaïne, pourquoi nous en avions encore tant parlé, alors que j’avais pu écrire dans ce blog il y a un certain temps que je la délaisserais jusqu’à nouveau signe artistique — mais la musique est la musique et le marquage des esprits est le marquage des esprits —; et encore plus pourquoi j’avais été jusqu’à lui narrer des dédicaces somme toute intimes (peut-être parce qu’il avait pris la peine de traverser un pan de la banlieue pour venir me voir?) et pourquoi j’étais encore assez connement sentimental pour me montrer et me sentir vexé par sa dégradation desdits mots. Le jour commençait à décliner et des nappes de brumes flottaient au-dessus des immeubles. La couleur des arbres, comme à chaque 11 novembre en France, était parfaitement, magnifiquement, archétypement automnale. J’ai montré ma main droite à Stan avant que celui-ci ne démarre.
“Regarde comme je tremble. Ce n’est pas normal. Cela fait deux jours que ça ne fait qu’empirer…
— Tu ne bois pas trop de café? Tu ne nous avais pas dit que c’était un effet indésirable du lithium?
— Ce n’est pas que le lithium. Tu verrais la liste des effets indésirables de l’Abilify… Je suis sûr que c’est ça…
— Le truc ‘faille’, c’est ton nouveau neuroleptique?… C’est vrai que lorsqu’on vivait en colocation je ne te voyais jamais trembler comme ça. Elle est longue la liste des effets indésirables de ce produit?
— Oh, comme tous les autres… Sinon plus longue… Genre une page A4 en taille de police 8…
— Et le pire des effets indésirables, c’est quoi? L’impuissance?
— La mort subite par AVC…
— Quoi? Tu vas m’arrêter cette merde tout de suite! Écoute, aujourd’hui, ton psychiatre c’est moi. Tu n’as pas voulu de ma prescription de cocaïne, soit. Mais tu vas écouter mes conseils: moi je pense que tu as trop de médocs. Redis-moi un peu la liste…”
Notre petite virée en voiture commençait bien… Stan a démarré et est sorti nerveusement du parking de ma résidence en grillant la priorité à une voiture qui arrivait depuis la gauche sur l’avenue, heureusement à faible allure. J’ai commencé à regretter d’avoir résisté à l’envie de m’envoyer une ou deux des nombreuses lignes de cocaïne que Stan avait préparées durant tout l’après-midi: quitte à mourir dans un accident de voiture, autant être défoncé une dernière fois. Je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de penser à la mort en permanence mais je n’arrivais pas à retirer de l’arrière-plan de mes pensées l’idée qu’en ce jour-même, si le cancer ne l’avait pas emportée des décennies auparavant, ma mère aurait fêté ses soixante-treize ans. J’ai repensé à Alexandra et à la naissance prématurée et foudroyante de la mélancolie au cours de mon enfance — étais-je vraiment destiné à devenir bipolaire? Comment ma mère aurait-elle vécu le fait de me voir ainsi m’écrouler à l’aube de la quarantaine? Mes frères auraient-ils échappé au développement de leurs propres maladies mentales? Pourquoi tant d’injustice? Comment mon père, qui est finalement la personne comptant le plus pour moi au monde, sans qui je serais sans doute à la rue ou résident permanent en hôpital psychiatrique sinon en prison aujourd’hui, a-t-il pu endurer tout ça? S’il n’avait pas refait sa vie avec une femme adorable et admirable pour n’avoir justement jamais essayé d’être la mère qu’elle n’est pas, n’aurait-il pas lui aussi pété les plombs? Je repense à ces moments fascinants survenus au cours de ma longue phase fishbachomaniaque où ma mère me rendait parfois visite, me demandant de la laisser voir le monde à travers mes yeux, mais pas trop longtemps, car les changements dans l’ensemble ne lui plaisaient pas, et me questionnait: “qui est ce vilain garçon avec qui tu vis? Oh! Mais tu as une amoureuse, une chanteuse?” — et où je lui expliquais que ce n’était pas mon amoureuse, mais juste une muse qui me soutenait dans mon combat avec la vie, que l’amour je l’avais connu et perdu à l’autre bout du monde. “Tu as vraiment vécu en Amérique du Sud? Quelles belles années tu as dû connaître là-bas!”, ajoutait-elle. Une nuit, dans un bar de la place Léon-Blum, un jeune homme d’origine sri-lankaise qui venait de s’installer au comptoir avec sa copine à côté de moi m’avait pris la main, l’avait palpée avant de me dire: “tu veux que ta mère revienne, mais elle n’est pas prête…” J’en étais resté troublé.
“Vince! Vince! Le regard sombre, le cul éclair!” Stan faisait à nouveau claquer ses doigts devant mon visage.
Je me suis dit que lui et moi étions vraiment en décalage sur beaucoup de choses, pas seulement la consommation actuelle de cocaïne mais que je devais, compte tenu de son soutien présenciel, désormais le considérer comme un ami et pouvais bien lui pardonner le fait de me harceler un peu avec Fishbach après que moi je l’eus fait avec lui pendant des mois et des mois de colocation. J’ai encore réagi comme un vieux — ou un enfant:
“Oh! Je t’en prie, arrête avec ça! C’est d’un manque de respect…
— Il fallait bien que je te fasse réagir. Où étais-tu parti? Ah! Je suis désolé, on est vraiment en décalage — que disais-je? Au moins a-t-il eu le mérite de le souligner —, c’est de ma faute… Je peux te prendre une clope?”
J’ai saisi mon paquet et me suis emparé d’une cigarette que je lui ai tendue. Suivant le mouvement du bras de Stan vers l’allume-cigare, j’ai vu le CD Murphy Machine de Róisín Murphy posé à côté du levier de vitesse, me suis réjoui d’avoir renouvelé l’éventail de mes passions musicales, surtout après des mois de désintérêt total pour tout; ai pensé dans le même ordre d’idée à la petite mais significative victoire que constituait le fait d’avoir lu plusieurs livres en quelques semaines. Il restait de la poudre sur le boîtier. Je l’ai ouvert, ai retiré le CD et ai inséré ce dernier dans le lecteur de l’autoradio. Stan ne me regardait pas: j’ai ramassé quelques miettes de cocaïne avec le bout de mes doigts et me les suis passées dans la bouche. J’ai senti un léger effet de réveil cérébral. J’ai allumé une cigarette, également. Stan a ajusté le volume de la musique et m’a redemandé:
“Alors, tu prends quoi au total? Détaille-moi un peu, mais épargne-moi les noms, je ne les retiendrai sans doute pas. Dis-moi surtout à quoi sert ce que tu prends…
— Bon. Déjà, je prends des antidépresseurs… Enfin, un antidépresseur…
— Logique. Ça t’empêche de bander?
— Oui.
— Tu ne m’avais pas expliqué un jour que les antidépresseurs sont susceptibles de trop faire remonter un bipolaire?…
— C’est un risque en effet…
— Dans ce cas-là, arrête ton antidépresseur.
— Ça ne va pas, non?!
— Toc, toc, toc. C’est moi le psychiatre aujourd’hui. Ensuite, tu prends quoi d’autre?
— Deux thymorégulateurs…
— Traduis.
— Ce sont des régulateurs de l’humeur ou du comportement. Ils sont censés me stabiliser.
— Ils t’empêchent de bander?
— Il y en a un des deux qui, sans doute, oui, diminue considérablement la libido. L’autre, le lithium, je ne crois pas…
— Garde le lithium et vire celui qui t’empêche de bander. Ensuite?
— Du Valium en cas d’angoisse…
— C’est bon pour la défonce, ça, non? Ça doit être parfait pour mélanger avec de la coke. Tu pourras m’en filer?
— Oui, si tu veux, ai-je répondu en riant. Mais il ne m’en reste plus beaucoup, il faudra que tu patientes jusqu’à ma prochaine visite chez le vrai psy…
— Ça devrait être gérable. C’est tout?
— Non, voyons. Il y a aussi l’antipsychotique dont on parlait…
— Celui qui peut te faire crever de mort subite?
— Oui, enfin, je pense que cela n’arrive que dans un très petit pourcentage de cas. Par contre, après une semaine de prise, je peux te garantir que non seulement il fait sacrément trembler mais qu’en plus au niveau libido… Ah! C’est le pire, sans aucun doute…
— Vire-le définitivement. Ensuite…
— Un somnifère à petite dose.
— Ça t’empêche pas de bander?”
J’ai commencé à sentir un léger effet au niveau de mes gencives et une petite vague d’euphorie me gagner. Je n’ai pas pu m’empêcher de rigoler.
“Non, celui-là, je ne crois pas. Dis-moi Stan, ton hypothèse c’est que si je rebande totalement je vais être complètement tiré d’affaire?
— C’est une hypothèse à considérer sérieusement. Bien, on a fait le tour, là? Parce que ça en fait quand même un paquet…
— N’est-ce pas? Oui, on a fait le tour… Stan, je ne sais pas pourquoi on discute de ça, tu ne te rends pas compte à quel point je suis malade…
— Attends. Laisse-moi recalculer… Oui, donc, tu vires tout sauf le lithium et le dodo. Pendant, disons, une semaine. Ensuite, je te ramène une escort moldave que je connais. Tu passes deux heures avec elle et on fait le point.
— Ah! Ah! C’est ça, ta méthode thérapeutique?
— Dans un premier temps, oui. Il faut voir ce que ça donne. Je sais que tu es fauché, ne t’inquiète pas, ce sera un cadeau de ma part… Et de Capucine…
— Tu veux demander à ta copine de participer au financement d’une passe avec une escort moldave??
— Bah, pourquoi pas?
— Nan, mais Stan, tu planes… J’ai besoin de solutions thérapeutiques à long terme!”
Je me suis dit: “ce n’est pas possible, il a lu le roman de Houellebecq…” Je l’ai écouté reprendre:
— Ce sera un tremplin, un premier pas. Ensuite, vu que je suis au chômage, je prends quelques jours pour t’accompagner faire la tournée des squares de plusieurs spots de l’agglomération parisienne. Il faudra bien réfléchir aux territoires à explorer…
— Pardon?
— As-tu déjà vu meilleur spot à MILF qu’un square parisien ou de n’importe quelle grande ville de banlieue en milieu d’après-midi? Si possible, on t’en trouvera une maquée, pour elle comme pour toi ce sera plus excitant, tu as besoin d’adrénaline, et en plus en tant que simple amant tu auras sans doute moins à justifier ta situation professionnelle un peu spéciale… Si tu la rends folle, ce sera largement suffisant. Crois-moi. Il te faut de l’aventure.
— Stan, il faut vraiment que tu arrêtes la coke, tu sais?
— Je sais. Mais laisse-moi t’expliquer encore un peu plus en détail les choses. Il ne faut surtout pas que tu fasses ce genre d’expédition dans des squares tout seul. Tu passerais pour ce que tu es quelque part comme moi, comme tout mec, c’est-à-dire un pervers. Il faut que toi et moi nous simulions le couple homo en crise. On s’engueule, voire on se tape un peu dessus, rien de méchant, mais c’est moi qui prend le dessus et une fois que tu es à terre désemparé, je me casse et je te laisse te démerder avec les réactions des femmes environnantes.
— Stan, tu délires complètement. Et genre, une fois que j’aurai trouvé une âme charitable pour sécher mon sang et mes larmes, je lui explique qu’en fait je suis bipolaire…
— Surtout pas!
— Pardon, je voulais dire “bisexuel”… Je lui dis donc que je suis bisexuel, que ma vie avec toi est terminée, que je rêve de revenir aux femmes?…
— Pas de sang…
— Quoi?
— Tu parlais de sang et de larmes. Il ne faudra pas qu’on se cogne dessus violemment, il y aura des enfants, il ne faudrait pas créer de panique générale. Juste une bonne bousculade pour te foutre par terre… Par contre, les larmes, c’est très bien. Tu pourras chialer sur commande?
— Mais on est en pleine période de confinement…
— Et alors? Dans les raisons de déplacement dérogatoire, il y a la promenade des enfants. Arrête de te poser des questions et fais-moi confiance. Tu verras, je suis sûr qu’au bout de quatre ou cinq squares, tu auras une conversation sinon une touche. Mais ce sera un vrai travail, ça demandera de la patience et un peu de chance. Bon, on rigolera bien de toute manière…
— Tu as déjà testé cette méthode aberrante?
— Non. Je viens juste de l’inventer pour toi. Dis, ça me saoule finalement Machine Murphy, je peux mettre mes playlists?
— Oui, bien sûr, vas-y.”
Nous sommes alors arrivés au péage de l’autoroute. J’ai demandé à Stan où nous allions; il m’a répondu ce qui me convenait c’est-à-dire nulle part, juste une virée vers le sud jusqu’à la première station-service et puis demi-tour. Je suis resté quelques instants à regarder le portique d’entrée en dodelinant de la tête, en souriant, et soupirant. Dans le fond, étape de l’escort moldave mise à part, Stan n’aurait-il pas quelque part raison? Son projet m’apparaissait complètement bancal et éberluant mais puéril et théâtral — et c’est peut-être ce qui en faisait l’intérêt. Je me suis alors rendu compte que j’étais plus attiré par l’idée d’aller faire le con en public dans des squares avec mon ancien colocataire que par la finalité même de l’entreprise…
“Stan…
— Ouais?
— C’est terrible. Je me demande si ce sont les médocs ou la dépression, ou les deux, mais je ne ressens aucun intérêt, aucune attirance pour les femmes en ce moment.
— C’est bien pour ça qu’il faut suivre à la lettre la prescription du Dr. Stan! Un: tu arrêtes presque tous tes bonbons. Deux: quand tu sens que ça revient, ou que ça va mal, ou que ça va trop bien, on avisera, mais tu m’appelles et je t’envoie Erika. Trois: premier bilan. Quatre: re-Erika ou alors directement l’aventure dans les squares et tu revis.
— Ton escort, elle s’appelle vraiment Erika et elle est vraiment moldave?
— Bien sûr que non, j’invente. Mais tu connais au moins de loin comme moi ce monde-là: ce n’est pas le choix qui manque en région parisienne…
— Et tu y crois sincèrement à ta méthode?
— Non. Enfin… Si, si. Je serais sans doute très mal évalué par n’importe quel confrère mais dans le fond, oui, j’y crois un peu…, a-t-il répondu en reniflant profondément et en séchant ses narines avec la manche de son blouson.
— Certes. Mais c’est un peu guérir le mal par le mal: vouloir sortir de la dépression en adoptant un comportement typique des phases maniaques… Prostituées, comportement public déviant… Sans même savoir si j’arriverai à soutenir ce comportement plus de quelques minutes…
— Mais merde, arrête de tout voir à travers le prisme de ta maladie! Est-ce que je suis bipolaire? Non. Est-ce que je serai bipolaire à aller faire le con avec toi dans des bacs à sables remplis de belles femmes? Non… Juste génialement con.”
Stan s’est alors tourné vers moi, souriant, sans rien dire, une fois, puis deux. J’ai jeté un oeil au compteur, qui indiquait 140 km/h. Stan a suivi mon regard, a ralenti, s’est retourné vers moi, toujours souriant, les yeux brillants de défonce et d’autre chose. Il a répété:
“Des bacs à sable remplis de belles femmes…
— Oui, j’ai compris.
— Ta, ta, ta, ne m’interromps pas, je compose, là. Disons plutôt: Dans des foules de squares d’hiver… Un homme battu à terre… Attend le regard sombre… La promise qui de l’ombre… Viendra lui offrir son cœur éclair! Eh! Je cite Fishbach dans le texte, là! Ah! Ah! Remarque que c’est encore mieux avec ma version: Dans des foules de squares d’hiver / Un homme battu à terre / Attend le regard sombre / La promise qui de l’ombre / Viendra lui offrir son cul éclair! Oh! C’est encore plus beau!”
Tout en me disant une fois de plus que jamais je n’aurais dû parler de cette dédicace à Stan, je me suis fait la réflexion qu’il avait quand même, parfois, le don d’être peut-être pas “génialement” con mais au moins opportunément con. Est-ce que je préférais ressasser mes pensées obscures ou écouter un pote me divertir avec des boutades de niveau lycée? Et lorsqu’a surgi comme par surprise de la playlist de Stan la reprise de Rihanna de “Same Ol’ Mistakes” de Tame Impala, je me suis mis à éprouver un sentiment étrange, mélange de tristesse, de nostalgie, d’humour et d’espoir. J’ai monté franchement le son et Stan a compris que c’était le moment de ne plus rien dire, pas même de répéter son petit et cher poème, car il est resté silencieux pendant toute la chanson. Je me suis tourné sur le côté, ai posé le front contre la vitre, et ai laissé quelques larmes couler de mon œil droit. J’aurais pu demander à Stan: “crois-tu comme moi que plus l’on vieillit plus le temps passe vite et qu’en conséquence passé quarante ans le temps qu’il reste à vivre passera beaucoup, beaucoup plus vite que le temps que l’on a vécu, bref que la fin est proche?” mais à place, j’ai dit:
“OK, on le fait.”
Stan a sursauté.
“Quoi? Tu veux sérieusement le faire?
— Oui, mais à deux conditions: un, tu arrêtes la coke, et deux, tu me laisses conduire et écouter deux chansons de Fishbach, là, maintenant, mais ensuite tu ne me parles plus d’elle durant toute la durée de ton expérience.
— Aïe aïe aïe, tu me mets au pied du mur, là! Enculé!”
L’autoroute s’ouvrait de plus en plus devant nous à mesure que la nuit gagnait. Mes yeux fixaient les bandes blanches défilant sur l’asphalte comme des notes sur un arpégiateur. Comme toujours, conduire sur l’autoroute me ramenait au passé, aux passés, ceux de toutes ces périodes à voyager sous tel ou vers tel amour, sur tel ou tel continent. Je me sentais un peu enivré mais toujours aussi nostalgique. J’aurais aimé avoir seize ans, être vierge et lire Rain Man à l’arrière d’une Peugeot 505 en revenant de vacances au ski. Stan, bien que contris, n’avait même pas mis son casque pour ne pas entendre Fishbach et lorsque “Mortel” s’acheva, il me dit: “tu peux continuer à conduire si tu veux mais on remet bien évidemment Murphy Machine ou mes playlists… Ouf!” Cela devenait sérieux. Mais qui de nous deux irait vérifier que l’autre arrêtait bien de prendre sa chimie personnelle? Stan a tenté un petit test: “le regard sombre…”, auquel j’ai réagi comme il se devait, par un grognement suffisamment grave: “je continue à conduire mais on arrête bien évidemment de parler ou de faire référence à elle et à cette phrase stupide…”
Lorsque nous sommes arrivés à l’aire de repos, Stan s’est enfermé dans une cabine pour pisser, ce que j’ai trouvé suspicieux, même si je l’avais vu achever et jeter son sachet chez moi. J’ai traîné par réflexe mais sans faim ni intérêt devant les sandwiches triangles, me suis acheté un expresso à une machine, suis sorti fumer une cigarette dans l’air frais, en tremblant comme une feuille, incapable de boire mon café de la main gauche, portant maladroitement mais régulièrement ma cigarette à ma bouche de la main droite. J’ai surpris une jolie femme d’environ vingt-cinq ans, parée d’un long manteau gris et noir assez informe et volumineux, de bas résilles et de baskets New Balance, me regarder avec un mélange d’intérêt et de pitié. Je me suis demandé depuis combien de temps je n’avais pas été avec une femme — aimé, je le savais, depuis la fin de l’année 2015 —, rageant de devoir in fine admettre que la dernière à m’avoir réellement, profondément touché était l’auteure de la maudite dédicace, avec sa maudite dédicace. Où étais-je parti depuis ce printemps 2017? Je me suis rappelé que l’année du bac, peu avant la mort de ma mère, j’avais été interrogé à l’oral d’anglais sur la chanson “Time” de Pink Floyd. J’ai refusé de me poser de nouveau ma question sur la perception du temps accélérée avec l’âge. J’ai renvoyé à la jeune femme son regard, ai jeté ma cigarette d’une pichenette empruntée au sol, sentant Stan me passer un bras par-dessus l’épaule et me dire tout bas à l’oreille en riant: “trop jeune… Mais déjà en cloque. Patience…” J’ai essayé de laisser le monde s’étouffer autour de nous dans ce court instant de badinerie. La journée avait été grise mais Vénus était désormais visible; j’étais cependant incapable de ne pas fredonner dans ma tête:

     And you run and you run to catch up with the sun but it’s sinking
     Racing around to come up behind you again
     The sun is the same in a relative way but you’re older
     Shorter of breath and one day closer to death
     Every year is getting shorter, never seem to find the time
     Plans that either come to naught or half a page of scribbled lines
     Hanging on in quiet desperation is the English way
     The time is gone, the song is over
     Though I’d something more to say. 

J’ai repris la place du mort laissant Stan rouler à tombeau ouvert jusqu’à la première sortie pour faire demi-tour et me parler suivant un flot indéfini de comment il s’y prendrait pour convaincre ou non sa copine de participer au financement d’ “Erika”, de comment il faudrait être sûr de trouver une “indépendante”, de comment cela coûterait nécessairement plus cher mais assurerait une certaine “éthique” et donc augmenterait les chances de co-participation, etc. Après que Stan m’eût laissé chez moi, j’ai à peine mangé, ai pris tous mes médicaments sauf l’Abilify et le somnifère, n’ai pas réussi à trouver le sommeil, me suis surpris à bandouiller, et me suis branlé en fumant une cigarette devant le premier porno venu.

3 thoughts on “11 novembre

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s