Le regard sombre…

Ouais, aujourd’hui, c’est à moi, Stan, que Vincent a passé le microphone. Pour ceux qui comme moi ne suivent ce blog que de très loin, j’ai déjà pris la parole, c’était au début, un article qui s’appelait « Paroles d’ancien colocataire » je crois, j’ai la flemme de créer un lien, de toute façon Vince a également consacré un post à sa rencontre avec ma meuf et moi-même, bref démerdez-vous pour rechercher dans le sommaire. Depuis la dernière fois, j’ai moi aussi eu mon lot de problèmes, toutes proportions gardées, à chacun sa merde, déjà je me suis fait virer de la boîte de graphisme dans laquelle je bossais, et puis, aussi, mais ça c’est de la faute de Capucine (ma meuf), enfin non, en fait c’est de ma faute, j’ai repris une petite, toute petite consommation de cocaïne. On est au milieu de l’après-midi lorsque je gare ma caisse au bas de l’immeuble de Vince et je me dis que, quand même, me faire deux lignes avant de partir de chez moi n’était peut-être pas la meilleure idée qui soit pour aller visiter un mec en dépression. Ce n’est pas de la merde ce que je sniffe, bien loin de là, je me sens en super-forme, si Vince est aussi glauque et léthargique que les autres fois, ça va donner dans le contraste. Bref. Ah! Ça va hein, j’ai presque dix ans de moins que lui, je suis encore jeune, enfin pas trop vieux, si je peux pas m’offrir ce genre de mauvais luxe dans des passes difficiles, où… Pourquoi est-ce qu’on parle de ça de toute façon? Oh! Non! Ce n’est pas possible, il le fait contre moi, pour me provoquer, je suis devant sa porte et je reconnais très distinctement au travers cette bouse endiablée de Fishbach. Je sonne. Eh, Vince, salut, tu te fous de ma gueule ou quoi, tu le fais exprès, tu sais que je vais passer et tu fous l’autre poisson de retour à burnes? Comment je dois l’interpréter? « Je pensais que tu arriverais plus tard. Et ça fait bien deux mois que je ne l’avais pas écoutée… Allez, détends-toi, je vais mettre autre chose. » Me détendre, ça va pas être facile, je suis raide comme un stalactite et j’ai du mal à réprimer mes fréquents reniflements. Connaissant Vince, enfin connaissant sa connaissance de tous ces petits machins, il va vite calculer c’est sûr, et allez savoir si je serai pas alors assez con pour lui en proposer (oui, parce que j’en ai sur moi, qu’est-ce que vous croyez?). Je fais comme je peux pour retenir ce qui veut descendre dans mes narines. De toute façon, Vince s’est absorbé quelques instants dans la discothèque de son ordi et il met un truc plutôt dancefloor, bien cent mille fois mieux que sa Fishbach de mes deux. C’est quoi?, je lui demande. « Roisin Murphy; ça te convient mieux? » Ça, pour mieux me convenir, déjà il en fallait pas beaucoup, et là je dois dire que je suis agréablement surpris de ce que j’entends, comme si Vince avait vraiment pensé à un truc faisant le pont entre ma passion pour le rap et le R&B et sa passion pour… le reste de la musique, quoi. Pourquoi il écoutait pas Murphy Machin-chose lorsqu’on vivait en colocation? Je jette un regard autour de moi, le studio de Vince est propre et rangé, je jette ma veste sur le lit et m’asseois sur un fauteuil. Vince fait la bascule sur le siège de ministre qui fait face à son ordi et aux deux grosses enceintes. Il n’a pas l’air très bavard. « Qu’est-ce que t’as à renifler comme ça, tout le temps? », me demande-t-il avec un sourire mièvre. Et merde, qu’est-ce que je disais? À ton avis? « C’est malin… », glisse-t-il, sans faire plus de commentaires. Et toi, t’en es où avec ta chimie, j’ai parcouru en diagonale ton article sur Depeche Mode et les neuroleptiques, t’as changé de merdasse? « Depeche Mode?… » Il me fixe en ouvrant des grands yeux. Bah oui, comment il s’appelle ton dernier article, « DM et antipsychotiques », non? DM, c’est bien ton abréviation pour Depeche Mode? « Que tu es con, c’est en diagonale pointillée que tu l’as lu l’article, D/M, c’est pour le rapport entre durée de la dépression et durée de la manie, cela n’a rien à voir avec Depeche Mode!… » Il rigole assez fort et, à vrai dire, il n’a pas l’air si mal que ça. En tout cas, mieux que les deux dernières fois où je l’ai vu. Et moi j’ai l’air con. Mais, cependant, du coup, je demande, il y a un rapport entre la durée des phases maniaques et la durée des phases dépressives? Oui, il y en a un, selon un article scientifique qu’il a trouvé sur internet. Et donc, t’en as pour combien à tirer encore? « Au moins un an, théoriquement… » Ah. Merde. Je passe le dessus de ma main sous mes narines humides et sort mon petit sachet. « Range ça », me dit Vince. Je le range mais ce n’est que partie remise. « De toute façon, cet article c’est une chose, mon propre cas pratique en est une autre. Et le plus important, c’est que je me suis livré à quelques expériences avec mes médocs et j’ai identifié celui qui m’aplatissait complètement. Du coup, mon psy me l’a changé pour un autre… » Depuis le temps que je disais qu’ils le chargeaient comme une mule! Ton psy il pouvait pas juste l’enlever le médoc? « Non, j’ai besoin d’un antipsychotique si à termes je ne veux pas me retrouver de nouveau à délirer ou avoir des hallucinations… » Ah, certes. Je me dis que Vince en tient quand même un putain de fardeau, il se tape déjà des hauts et des bas pas possibles mais en plus quand il est en haut c’est comme s’il avait des accès de schizophrénie. « Je touche du bois, hein, il faut voir si ça dure mais depuis que j’ai changé le neuroleptique, je sens une assez nette différence, je me sens mieux, enfin moins mal du moins… » Mais putain, tu réalises le temps perdu? Que ton psy aurait pu penser au changement plus tôt? Ça fait quoi, presque un an que t’es en dépression comme une épave? « Ce n’est pas si simple. Je pense qu’il y a eu au moins six ou huit mois durant lesquels peu importait le traitement, j’étais condamné à me traîner sous le plancher. Là, maintenant, écoute, on en reparlera dans une semaine, dans deux, etc. » Mais dis-moi, au fait, avec tous ces prods, tu bandes?, je lui demande en tâtant fébrilement le petit sachet dans ma poche. « Bah non. Quelle question. Qu’est-ce que tu crois? »

Comme il écoutait la poissonnette quand je suis arrivé, je me rappelle que je lui avais lancé comme défi de faire une adaptation de « Mes nuits sans Kim Wilde » de Laurent Voulzy: « Mes nuits sans Fishbach » — c’était quand? Déjà bien un mois et demi, le jour où je lui avais présenté Capucine… « Oui, je l’ai faite dans la foulée, qu’est-ce que tu en as pensé? » Oh! Vu comme c’était beau, je me suis dit: « elle est toujours là quelque part, c’est toujours son amoureuse secrète. » Non, c’était bien, même bien mieux que la version originale. C’était comment, l’histoire avec les yeux de jade? Tout fier, Vince part à la recherche du texte dans ses archives:

« Dans mon grand tableau noir
Où languissant je m’évade
Ma Marylin de ses yeux de jade
Me souffle un vent d’espoir…

Mais ça n’est pas si original, ajoute-t-il, je m’inspire d’une chanson de Suede… » Qu’est-ce que j’y connais, moi, à la chanson scandinave? Je tâte à nouveau dans la poche de mon jeans mon petit sachet en me disant que vu la pureté de la chose, juste une ligne ne pourrait pas faire tant de mal que ça à Vince — j’avais bien dit que j’en arriverais à émettre ce genre d’hypothèse stupide. Ouais, en tout cas, si tu veux que je sois franc avec toi, ce qui a suivi dans ton blog, ces histoires à dormir debout de l’amour comme un nombre complexe ou ces posts pseudo-scientifiques, c’était plutôt… Ne le prends pas mal, mais un peu soporifique, ça se voit que t’étais pas au maximum de ton inspiration. C’est con — et note bien que cela n’enlève rien au fait que je la déteste — mais tu n’écris jamais aussi bien que lorsque tu écris sur Fishbach. Enfin, c’est mon avis… Non, j’ai rien dit, c’est une connerie! Qu’est-ce que je me sens défoncé — et est-ce que je vais lui en donner beaucoup des inspirations à la con comme celle-là? Trouve plutôt des histoires à écrire avec des putes, de la coke, de la baston, dans toutes tes virées euphoriques tu dois avoir ça en réserve, ce sera mieux. T’as pas quelque chose à boire? Non, bien sûr, Vince ne boit plus du tout d’alcool depuis longtemps. « Tu peux y aller… » Quoi? Il veut que je me barre? « Oui, sors ton sucre-glace, je vois bien que tu n’en peux plus… » Ah! Quel génie! À peine a-t-il fini de prononcer cette autorisation divine que je me retrouve penché avec mon quart de paille en plastique au-dessus de la table basse à saupoudrer le boîtier du CD de Machine Murphy. Sssnnnffff. Ah, la vache! Sincèrement, vas-y, Vince, juste une, vu que tu sembles aller mieux, ça ne pourra que te booster quelques heures… « Non », répond-il laconiquement. Bon, t’as quoi à raconter? « Bah pas grand chose, tu sais… Ah si, ça fait deux jours que je vais courir et que j’y prends presque du plaisir. » Tu vois du monde, un peu? Tu mates du porno? Eh! C’est vraiment pas mal Roisin Machine, dis-moi que c’est ta nouvelle déesse et qu’elle a envoyé l’autre aux yeux de jade aux oubliettes… T’as vraiment rien à boire? Je vais voir si je tiens mais sinon j’irai m’acheter un pack de binouzes au supermarché… Je suis con, j’aurais dû anticiper. Je peux te prendre une clope? Tu sais, pour la C, c’est de la faute de Capucine, enfin, disons qu’elle m’a présenté la personne qu’il fallait, ou qu’il ne fallait pas. Disons que c’est les vacances, que dès que je ne serai plus au chômage j’arrêterai, évidemment… Vince me regarde avec indulgence. J’ai sans doute tellement peu l’air convaincant qu’il faut vite que je change de sujet. Eh! Mais c’est vrai que t’es passé à l’interrogatoire de sécurité avec les psy-flics, je lui balance. Je lui avais bien dit à l’époque de notre colocation qu’à publier de façon harcelante sur internet ces histoires de terrorisme futuriste à la sauce Fishbach tout en étant fiché pour avoir fait un jour Robocop à une gare et bloqué tout le réseau RER, un examen comme ça lui pendait au nez. Vu son état dépressif, il a pas dû passer un moment très joyeux — cela dit, il valait mieux qu’il soit interrogé dépressif mais clairvoyant que pétant la forme mais délirant. Ils ont aimé ton adaptation de la chanson de Voulzy? Ah! Ah! Ah! Nan, je déconne, mais ils ont dû bien te faire chier avec Fishbach, non? Ils ont dû se dire: « oh! On va voir si les graines d’érotomane harceleur sont toujours plantées… » — « Tu te trompes, ils ne m’ont que brièvement interrogé sur Fishbach, apparemment les aveux de mon blog actuel leur suffisaient. Et je ne suis pas un érotomane harceleur… Harcelant je l’ai sans doute été, mais érotomane… Je n’ai jamais pensé que Fishbach pouvait m’aimer, faut pas déconner non plus… » Non, bien sûr, j’en rajoute, je lui dis, c’est juste que ces types-là je les connais, je t’ai déjà raconté que j’étais passé à leur interrogatoire il y a quelques années après m’être fait gauler avec un gramme en cure de désintox; ils cherchent à identifier des profils-types, c’est tout… Tout en parlant, je me dis qu’il faut que j’enchaîne parce que là ça va se voir que je n’ai pas lu la retranscription de son interrogatoire de sécurité. Bon, bon, bon, mais on va compléter ça: imaginons que je suis un psy-flic, OK? Bon, Monsieur Tristana, reconnaissez-vous avoir été amoureux de Flora Fischbach? « Oh! Tu fais chier Stan, à chaque fois depuis qu’on se revoit, c’est la même question. Tu as l’air totalement obsédé et fasciné par mon ‘problème avec Fishbach’. » Ouais mais, pour ta gouverne, lui fais-je remarquer, je te rappellerai que j’ai vécu presque un an avec toi et que c’était comme la respirer jour et nuit. Et tu étais tellement à la fois évasif, susceptible et versatile avec le sujet que cela est resté un mystère pour moi. Je me demandais toujours: « mais qu’est-ce que cette fille a pu lui jeter comme sortilège pour qu’il soit à ce point obnubilé par sa musique? » Et puis, imagine, pour moi, tout ça provenant d’une scène musicale à laquelle je suis totalement étranger… Bref. Allez, c’est loin maintenant, tu peux tout me confesser. Tiens, sniffe un coup, ça remplacera le détecteur de mensonges. « Non », répond-il alors du coup je suis bien obligé de me pencher de nouveau sur le boîtier du CD de Murphy Machine. Sssnnnffff. « Et toi, t’es amoureux de Capucine? » me lance-t-il alors que je relève la tête en me pinçant le nez. Hein? Oh… Presque… Vous ne répondez pas à la question, Sir Tristana… « De toute façon, c’est quoi être amoureux? Combien de fois as-tu été amoureux dans ta vie, toi? » Allez, je réplique, tourne pas autour du pot, « amoureux » c’est amoureux, avec désir d’omniprésence et désir charnel. Putain, je parle bien avec cette connerie. Enfin, merde, j’ai lu ton texte l’addiction maléfique ou je sais plus quoi; est-ce que, pas lorsqu’on vivait ensemble mais avant, bien avant, lorsque tu l’as découverte, tu n’as jamais… Oh! Au moins eu envie de l’embrasser dans ce… drap d’adoration artistique dont tu te revêtais? Putain, je parle vraiment bien avec cette connerie, non? Pendant que je m’excite, Vince ramène deux tasses de café et prend une cigarette, ce qui est bon signe, ça veut dire que la C lui fait envie, euh non, je m’égare, ça veut dire qu’il va sans doute enfin me répondre en détails. « Amoureux, amoureux, hein?… Alors, oui, j’ai été amoureux d’elle. Pendant vingt-quatre heures… » L’amour dure vingt-quatre heures, un nouveau roman de Vincent Tristana à paraître chez Plon!, je ne peux m’empêcher de crier. Il faut que je me calme moi, alors je verse la moitié de ce qu’il me reste dans le sachet sur le boîtier du CD. Sssnnnffff. « Je peux continuer? », demande Vince. « Bon, tu te rappelles que j’avais été la voir en concert en Belgique, dans une église, au tout début du mois de mai 2017, cette fois où je m’étais fait arrêter au retour par les douanes avec l’habitacle de ma voiture de location qui empestait la beuh? » Oh que oui, je m’en rappelle, enfin surtout de ce détail toxicologique. « Bien. Le groupe me tenait déjà identifié comme un super fan, j’étais assis au premier rang, et je me rappelle qu’à un moment le clavier m’avait fixé alors que je scotchais littéralement sur Fishbach. Il semblait avoir détecté quelque chose en moi… J’avais vu une interview quelques semaines plus tôt dans laquelle Fishbach déclarait avoir un mec donc je ne me faisais pas d’illusion mais, lorsqu’après le concert, elle et moi nous étions retrouvés seul l’un en face de l’autre devant la table du merchandising déserte, j’avais complètement chaviré, je me disais ‘mais regarde, c’est elle, elle qui chante ‘Mortel’, cette chanson qui te parle comme depuis le paradis, cette chanson de ta vie, regarde comme elle est belle, regarde comme elle te plaît, rappelle-toi à quel point tu es capable de l’écouter te chanter pendant des heures et des heures. » Mon Dieu que ce con peut être niaisement romantique. « Elle était à la fois diaphane et flegmatique, l’adulte c’était elle et moi j’étais le môme. Elle m’avait dit: ‘Hello!…’ J’avais un carnet dans lequel je prenais toutes sortes de notes, j’avais fait un plan de la scène dans l’église avant que le concert commence, et elle s’était emparée de ce carnet, avait dit quelque chose comme ‘ah, c’est drôle ce quadrillage avec des points… Bon, je vais essayer de ne pas faire de fautes d’orthographe’, avant de laisser une dédicace simple mais touchante: ‘un visage familier dans un lieu unique, une joie!’ — rappelle-toi qu’avant ce soir-là je lui avais déjà parlé plusieurs fois et donné une lettre à lire dans laquelle je la remerciais simplement pour ce qu’elle m’offrait émotionnellement. Après la discussion sur le quadrillage de mon carnet et sa dédicace, j’avais dû la féliciter timidement mais chaleureusement avant de mettre les voiles. Entre mon ascension sur une pente maniaque, la drogue, le concert, elle, j’étais reparti dans un état pas possible. Et oui, là, j’étais amoureux, dans le sens où attendre jusqu’au lendemain soir pour la voir de nouveau à La Cigale, à Paris, était un délicieux supplice. Je ne pouvais pas envisager de vivre sans elle, j’en avais été pratiquement malade lors d’un arrêt sur une aire d’autoroute. Il n’y avait plus qu’elle et sa musique dans l’Univers et j’étais tellement perché que tout espoir me semblait permis. Le lendemain soir, lorsque le groupe était arrivé sur la scène de La Cigale, une amie présente à mes côtés m’avait dit: ‘elle t’a regardé’, impression que j’avais aussi eue; ce n’était pas impossible, vu ma taille et notre position dans les premiers rangs. Si vraiment c’était le cas, est-ce que c’était ‘ah merde! L’autre psycho est encore là!’ ou ‘merde, il l’a vraiment fait, deux pays et deux concerts en deux jours…’? Peu importe aujourd’hui. De toute façon le point vraiment fondamental ce jour-là était après — ah putain! Stan, c’est grande séance de psychanalyse, là —: après le concert j’étais lessivé de mon marathon Paris–Belgique–Paris mais j’avais patiemment fait la queue à la table du merchandising parce que je voulais racheter un exemplaire du vinyle avec les dédicaces de tous les membres du groupe et en particulier la sienne. Il y avait des types qui se faisaient prendre en selfie avec elle mais moi je voulais juste une trace écrite… Elle me connaissait sans doute déjà là-dessus et avait retiré la pochette interne du disque et m’avait demandé ‘tu veux que j’écrive où?’, question à laquelle j’avais répondu par ‘sur ton regard sombre’ en me référant au filigrane différencié de son visage apparaissant derrière les crédits et paroles… » J’interromps Vince: qu’est-ce t’es chiant! Abrège! Elle t’avait écrit quoi, bordel? « Bah, justement… Elle avait écrit ‘le regard sombre, le cœur éclair?’… Dans les heures qui avaient suivi, dans une soirée pleine de vodka et de coke justement, j’étais resté complètement bouleversé par cette dédicace, je me sentais comme au lycée, amoureux de la fille la plus inaccessible de la classe, alors que celle-ci venait de me laisser un troublant message. Ensuite, j’étais redescendu, revenu à la réalité, j’avais arrêté de la voir, même si son personnage continuait à ma fasciner et m’obséder… Mais ouais, je pourrais te donner les dates, les heures, les lieux, les personnes en présence au cours de ces vingt-quatre heures entre la Belgique et La Cigale où j’avais été… Intensément, c’est le mot, intensément amoureux. » Et bien voilà, Monsieur Tristana, vous avouez enfin! C’est vrai que « le regard sombre, le cœur éclair », sachant qu’il s’agissait de son regard à elle et que le « regard sombre » venait de toi, ça pouvait donner à fantasmer. Tu ne m’avais jamais raconté cette histoire en détail. Tu crois pas qu’elle t’allumait un peu? Et tu n’avais pas sauté sur l’occasion? Genre, moi, face à un truc pareil, je lui aurais demandé direct, quitte à me prendre un vent, s’il s’agissait d’un message subliminal… Tu es sûr que tu ne veux pas cette trace-là en souvenir du bon vieux temps? « Non, merde, Stan, c’est pas que l’envie me manque dans l’absolu, mais imagine dans l’état où je suis la redescente que je risque de me taper… » Comme tu veux. Sssnnnffff.

Avec ma carte bancaire, je réunis et écrase les quelques grains qui parsèment le boîtier du CD de Murphy Machine et me permettent de me composer une micro-trace. Vincent ne dit plus rien. Je repense à ses questions: qu’est-ce que c’est qu’aimer? Combien de fois ai-je été amoureux? Est-ce que je suis amoureux de Capucine? Tout ce que je sais pour le moment c’est que je t’aime, petite poudre blanche… C’est vrai que tout cela dit ça devait être quelque chose ce que tu me racontes, lui fais-je remarquer en collant mon quart de paille sur le boîtier du CD. Sssnnnffff. Si un truc pareil m’était arrivé avec disons Rihanna, la vache, le trip que cela aurait été… Mais moi je pense qu’elle t’allumait, que c’était limite une tactique commerciale… Peut-être que « commerciale » n’est pas le mot adapté, mais tu vois ce que je veux dire… « égocentrique », « carriériste »: genre elle devait se dire « le mec est suffisamment ouf pour se faire tous les concerts qu’il peut, pour acheter deux fois le vinyle juste pour avoir des dédicaces… Ça y est, je suis une star, j’ai des groupies, celui-là on va l’appâter un peu plus… » — « mouais, peut-être, en tout cas les autres membres du groupe m’avait présenté auprès d’autres personnes qui voulaient leur dédicace comme leur fan numéro un… » Et tu l’as jamais revue après? C’est dommage, tu aurais pu en savoir plus sur sa personnalité. En même temps, vu la rampe de lancement sur laquelle tu étais, et c’est ce que tu et on disait l’autre fois avec Capucine, c’était peut-être mieux ainsi… Parce quand même, cette dédicace, « le regard sombre, le cul éclair »… Oups!… « Stan!… » Oh! Monsieur est encore susceptible avec ça! Allez, avoue que c’est drôle et bien trouvé de ma part: le regard sombre, le cul éclair, LOOOOL. Bref, c’est le genre de dédicace qui avait effectivement dû allumer chez toi un potentiel érotomane durant quelques heures… Et tu prenais un traitement à l’époque? « Oui, oui. » Oh! Cela aurait été drôle que tu ne prennes rien, imagine, tu aurais été complètement désinhibé, tu n’aurais jamais pu te contrôler, tu te serais retrouvé face à la dédicace et tu lui aurais dit: « le regard sombre, le cœur éclair?… Est-ce que je dois y lire: le regard sombre, le cul éclair? » Ah! Ah! Ah! Désolé, je me lasse pas de ma connerie, aujourd’hui. « T’es vraiment con, en effet! », dit Vince sans pouvoir cependant s’empêcher de rire. « Jamais je n’aurais pu dire ni même penser un truc comme ça… Tu ne te rends pas compte de comment j’étais comme une feuille fleur bleue dans le contexte. Je ressentais une énorme intimidation, un énorme respect face à elle… » Je sais bien, je fais, mais tu aurais pu au moins essayer de te faire inviter backstage… « Oui, mais c’est là que ce serait devenu ridicule et du harcèlement. Tu sais, j’étais tellement high que j’avais comme quinze ans d’âge mental, fantasmer sur une dédicace ambiguë me suffisait pour être plus qu’heureux. J’avais beau être sur un nuage d’amour pendant ces fameuses vingt-quatre heures, j’arrivais quand même à voir la limite de ce qui m’était tacitement autorisé… » Et cet amour pour le dos du poisson, si tu devais le placer dans un classement de toutes tes passions ever? « En voilà une question… C’est ridicule. Même si c’était très intense, on parle d’un amour très passager, fugace. Réponds-moi, toi, Stan: combien de fois as-tu été durablement amoureux dans ta vie? » Oh, non, pourquoi on parle pas de cul, plutôt? « Allez, arrête de faire ton cœur de pierre… » Ai-je déjà réellement connu l’amour? Capucine sera-t-elle l’amour de ma vie si elle arrête de me présenter des dealers? Je suis le genre de type qui n’a jamais complètement guéri de son premier amour adolescent–post-adolescent. Elle s’appelait Karine. Elle était comme moi sprinteuse de très haut niveau et dès la classe de Terminale nous avions été comme deux aimants. Je n’ai jamais oublié nos premiers kisses sur les bords d’une aire d’autoroute, alors que nous nous rendions à une compétition, et à quel point nous riions sans arriver à décoller nos lèvres alors que le car allait partir et qu’il fallait se dépêcher. Je me rappellerai toujours de ces trajets avec sa tête légère endormie contre mon épaule, ses cheveux lisses déroulés dans mon cou, les reliefs incompris que formaient nos bustes joints dans le crépuscule naissant du voyage et ce groupe de filles qui s’était mis à chanter en cœur « The logical song » de Supertramp. Des années plus tard, devenus adultes, suivant des trajectoires existentielles et professionnelles différentes, avec moi incapable de trouver un autre substitut à l’ivresse du sprint de haut niveau que la drogue, nous nous étions séparés. « Et ensuite? » Bah, tu le sais bien, un peu comme toi à une certaine époque… Tu sais qu’on m’appelait le Prince de Chennevières? Ça tournait, quoi. Mais je n’ai jamais eu de muse illusoire comme toi tu en as eu une avec Fishbach. Peut-être aurais-je dû, ça doit être trippant… Je vais avoir trente-cinq ans… J’aimerais bien tomber amoureux de Capucine, pour de vrai, tu sais… Il est bon ton café. Je peux en reprendre? Il va bien avec… Ce dont tu ne veux pas. Tu ne sais pas ce que tu manques mais tu as raison, dans le fond. 

Vince regarde au loin, à travers les baies vitrées de son appartement. « J’ai connu deux grandes amours à l’âge adulte, Victorine et Christina, qui m’ont marqué profondément de différentes manières. Plus une série de romances qui auraient pu donner quelque chose — il y a des fois où à quelques conditions près on ne sait jamais… Maintenant, je me sens souvent désabusé, comme un con sur le quai d’une gare où tous les trains seraient passés. » Ah non, merde, j’espère qu’il va pas sombrer dans la tristesse et la déprime, je terminerais bien ce que j’ai dans la poche, moi. Le regard sombre, le cul éclair!, je répète en riant. Qu’est-ce que j’ai été inspiré sur ce coup-là, moi. Mais Vince semble avoir complètement oublié Fishbach et être parti dans une inspection interne de vieilles diapositives de ses passions passées. Eh! Oh! Vince! « Le regard sombre, le cul éclair », c’est bon, quand même non?, lui dis-je en faisant claquer mes doigts devant son visage. « Oui… Non… T’es lourd… C’est juste que je suis en train de repenser à quelque chose qui m’a toujours habité, qui montrerait que je suis bien barré et bipolaire depuis toujours… » Quoi? « Tu te rapelles la première fois où tu es tombé amoureux? » Mais oui, je te l’ai dit, Karine… « C’est vrai, pardon. Moi, la première fois que je suis tombé amoureux, j’avais dix ans, j’étais en classe de neige, elle s’appelait Alexandra, appartenait à une autre école que la mienne… » Ouais, mais Vince, non, si on commence à compter ce genre d’histoire, moi je peux remonter à la maternelle! « Oui, mais si je te dis que je n’ai pas arrêté de penser à la meuf pendant les deux ans qui ont suivi, de façon totalement passionnelle, obsessionnelle, avec des accès de mélancolie impressionnants. Pas de la dépression, mais un manque et une mélancolie!… Les états mélancoliques sont une composante du trouble bipolaire. Et imagine dans quel désemparement je me trouvais: à l’époque, il n’y avait ni Facebook, ni Instagram, ni Snapchat, ni mail, rien, le seul recours pour localiser une personne c’était le botin des PTT. Je te jure qu’il m’avait fallu deux ans pour m’enlever cette Alexandra de la tête, j’étais fou amoureux et je vivais dans l’espoir insensé de la revoir un jour. » Sacré Vince. Mais elle t’avait dépucelé ou quoi pour que tu restes à ce point marqué? « Dépucelé?? Même pas de la bouche… » C’est pas vrai, et quelle dédicace elle t’avait laissée celle-ci pour que tu en arrives à développer un tel sentiment de… « rupture »? « Bah, aucune. Par contre, moi une fois j’avais écrit son nom en gros sur la buée de la vitre du télécabine… » Et? « Bah, rien, c’est tout. » Attends, mec, tu étais en classe de neige, tu avais rencontrée une meuf d’une autre école, il ne s’était rien passé, mais pendant deux ans tu étais resté amoureux d’elle? Encore une chimère. T’es un cas désespéré depuis le début! Tu l’avais dit à tes vieux? Parce que moi si je leur avais raconté un truc comme ça, ils m’auraient fait consulter direct… « Non, non, tu penses… Je gardais ça pour moi… » Et en quoi tu vois ça comme un marqueur de ton trouble bipolaire? C’est certes un peu pathologique mais… « La mélancolie. Je te l’ai dit, le souvenir de cette fille me plongeait dans des états de mélancolie indescriptibles. Développer une telle mélancolie, suite à une rencontre somme toute mineure, à dix–douze ans, n’est pas normal. » Non, effectivement, ce n’est pas normal. Tu aurais dû commencer tes médocs à cet âge-là. Mais tu es sûr que c’est super sain de vouloir à tout prix chercher dans des souvenirs si lointains les prémices de ta maladie? Tu ferais mieux de la rechercher et de la retrouver cette Alexandra, si c’est vraiment de sa faute que tu es bipolaire, il faut qu’elle devienne la femme de ta vie en dédommagement. Et sur ces paroles à la con, je ne peux m’empêcher de répandre la fin de mon sachet sur le boîtier du CD de Murphy Machine. Merde, j’ai perdu mon bout de paille… « Non, regarde, il est juste là, par terre… » Je m’empars du tube et prépare deux longues traces avec la C qu’il reste. Je regarde Vince avec des yeux interrogatifs: « non, Stan, non, merci. » Je sors un mouchoir, me mouche bruyamment, avant de m’enfiler l’une après l’autre les deux traces blanches. Sssnnnffff. Je me rends compte que je commence à suer sous mes fringues, je ne sais pas quelle gueule je peux avoir, mais cela ne doit pas être admirable. Vince reste relativement indifférent, retourne allumer la cafetière. Je lui prends une autre cigarette. Sssnnnffff. Il en restait un peu. Alexandra. Le regard sombre, le cul éclair. L’amour dure vingt-quatre heures. Dépression, manie, et Depeche Mode. Je vais avoir quelques conneries à raconter à Capucine, qui s’est prise d’affection pour Vince l’autre fois. J’avise un roman de Houellebecq qui traîne sur le lit de Vince: Sérotonine. Ça raconte quoi? « L’histoire d’un quadragénaire dépressif au bout du rouleau qui passe en revue ses histoires d’amour passées. En gros. » Putain, il est pas sorti d’affaire le Vince. « Je vois ce que tu te dis mais attends, il y a une phrase que j’ai mise de côté… » Il feuillette rapidement le livre, retrouve une page cornée et lit. « Le monde extérieur était dur, impitoyable aux faibles, il ne tenait presque jamais ses promesses, et l’amour restait la seule chose en laquelle on puisse encore, peut-être, avoir foi. » Et la coke restait la seule chose en laquelle on puisse encore, peut-être, avoir foi, oui. Chacun sa drogue. Et je prie, je prie pour que Vince, dans l’état où il est, ne pense pas à mettre cette horrible chanson de Daniel Balavoine, « Aimer est plus fort que d’être aimé ». Il en serait capable. Alors, je me lève, je chope le CD de Murphy Machine et je dis à Vince: viens on va tester ça dans ma caisse, rouler nous fera du bien. 

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